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31e escadre de bombardement

Équipages dans la tourmente

Le site de Vincent Lemaire sur la 31e escadre, de 1937 à 1942.

Tous ceux qui ont des ailes ne sont pas des anges

L’aviation a fait rêver. Certains en ont profité. En se faisant passer pour l’aviateur qu’ils n’étaient pas ou en s’attribuant des résultats qu’ils ne méritaient pas. Regard sur les petites escroqueries en Touraine.

Pontlevoy et les faussaires

L’aérodome de Pontlevoy, créé en 1910. (Didier Lecoq)

Les articles, dans L’Avenir et L’Indépendant de Loir-et-Cher du mercredi 31 janvier 1912, avaient de quoi attirer le chaland : «Un Blériot dit Torpilleur, type 1912, moteur Verrest 70 chevaux,  sera exposé route de Vendôme ». Blois n’est qu’une étape entre Issy-les-Moulineaux et Nice que le pilote, André Buson, a l’intention de relier. Par le chemin des écoliers puisqu’il passera par Blois, Poitiers, Bordeaux, Pau et Montpellier. 0,50 F par personne pour admirer le dernier-né des aéroplanes. Détail extraordinaire : « Cet appareil étant muni d’un lance-torpilles automatique, il sera fait des essais pendant la visite » (1)
Le voyage a été plus long que prévu. « Buson » a fait une halte à Toury. Il s’y est attardé, sans doute pour s’imprégner des exploits de Louis Blériot. Qu’importe, « il est arrivé hier soir », indique L’Avenir dans son édition du 10 février. Ce journal explique que « le voyage de ce matin n’a présenté aucune difficulté. Toutefois, en arrivant en vue de Blois, l’aviateur commençait à être gêné par le vent. »

L’information, colportée « par une jeune homme qui a fait le tour des rédactions », intrigue les journaux. Car l’avion, qu’un reporter est allé observer, est « remarquablement propre ». Puis « dans le quartier haut de la ville, même les voisins les plus immédiats du terrain d’atterrissage ignoraient totalement qu’un aéroplane fut descendu dans leurs parages. » Le journal rappelle « qu’un aéroplane, Blériot également, qui depuis la tentative infructueuse de M. Morlat, était resté abrité chez M. Fougère, hôtel du Croissant, a quitté son asile depuis quelques jours ». Le rapprochement est vite fait.
La Dépêche, à Tours, livre la clé de l’énigme dans son édition du 14 février : « Beaucoup d’affiches en ville, environ 6.000 personnes sur la route de Vendôme, quelques entrées dans la cour où se trouvait l’appareil, puis des cris, enfin une averse inondant tout le monde et calmant les esprits. Et pour terminer cette belle journée, apparition du commissaire demandant papiers et brevets aux organisateurs, désormais légendaires, du plus beau vol de l’année : mais comme nous ne sommes qu’au mois de février, nous devons donc en espérer d’autres.
« Le nouveau Blériot, type 1912, est tout simplement le vieux rossignol qui émerveillait les habitués de l’aérodrome de Pontlevoy par son bon roulement. Le mécanicien Rozier est l’aviateur Ors du meeting d’Herbault. Quant à Buson, il s’appelle en réalité Pillon et demeure à Tours. Il aurait un brevet qui n’a rien de commun avec l’aviation. » Jean Ors a été condamné pour cette mise en scène. Il a fait appel. Au début de l’année 1913, la justice a doublé la peine. Jean Ors a lâché les commandes des avions pour sauter en parachute. Les parachutes Ors ont sauvé de nombreuses vies. Comment lui en vouloir ?
Cet aérodrome de Touraine, situé entre vallée du Cher et vallée de la Loire, est né de la rencontre d’un agriculteur, Tauvin, et d’un vendeur d’automobiles de la Seine, Morlat. Cette union a connu une fin douloureuse. Rubrique faits divers : en novembre 1911, une « Main noire » demande 400 F à Tauvin sous peine des pires représailles. Puis début janvier, Morlat, directeur de l’école d’aviation, reçoit des bonbons que « le pharmacien déclare empoisonnés » (L’Indépendant de Loir-et-Cher du 12 janvier 1912).
Cette vie chaotique ne doit pas faire oublier que beaucoup de pilotes sont passés à Pontlevoy comme Pierre Daucourt (3), Jean Ors, l’enseigne de vaisseau Lefranc dont le frère était médecin à Blois (4), Jules Landry, Théophile Ingold (5), Spoo-Naert. Ah oui, une anecdote pour clore ce chapitre : Morlat, le directeur de l’école et chef-pilote, n’a jamais eu son brevet !.

Dix ans de suspension pour Maurice Guillaux

Maurice Guillaux et son Clément-Bayard tout métallique. (Didier Lecoq)

Décidément, le Loir-et-Cher est à la fête. Quand ce n’est pas l’aérodrome, c’est un pilote. Maurice Guillaux avait l’étoffe des plus grands. A peine breveté à l’école Caudron, au Crotoy, il s’est engouffré dans le métier d’aviateur. Pour une des ses premières sorties, il relie Paris à Londres avec un  passager, en 1913. Il court les meetings puis les compétitions. Pour Clément-Bayard il remporte la cinquième prime de la coupe Pommery, en avril 1913, avec un vol de Biarritz à Kollum, aux Pays-Bas. Son duel avec Brindejonc des Moulinais, en juin de la même année, tourne à son avantage. Sauf que le point d’arrivée donné par Guillaux n’était pas le bon. Profitant (volontairement ou non) d’une homonymie, Guillaux s’est vu rajouter quelques kilomètres. Quelques kilomètres qui changent tout. L’affaire n’est pas allée en justice. Mais Maurice Guillaux a été interdit de compétition par la Ligue nationale aérienne pour dix ans. Mauvaise pioche pour les Tourangeaux qui comptaient sur lui pour promouvoir la création d’un aérodrome permanent au Menneton. Restait les meetings. Il a bouclé la boucle le premier sur Paris. Même à 1.000 m d’altitude, l’air de la France lui était devenu irrespirable. Il a choisi de s’éloigner, s’embarquant avec avion et mécanicien pour l’Australie. Comme un forçat. Il y a couru les meetings et accompli la première liaison postale (6). Au son du tocsin, lui qui n’était pas mobilisable, a rejoint la France. Il a formé des aviateurs australiens. Il est mort pendant la guerre en essayant un Morane-Saulnier.

Le tour de France judiciaire de Chéramy

Mais comment ne pas avoir de la tendresse pour un autre monte-en-l’air des bords du Loir ? Chéramy a sans doute aimé l’aviation par-dessus tout. Il en a rêvé. En 1909, alors âgé de 24 ans, il a même construit un aéroplane qu’il faisait voir aux curieux, à Larçay, à deux pas de Tours, où il s’était installé. On a même longtemps pensé – des journaux l’ont annoncé – qu’il était le premier Tourangeau à avoir pris l’air, en septembre 1909 (8). Mais faute de moyens, cet avion n’a jamais volé. Il n’avait pas de moteur. En octobre, Chéramy est arrêté pour escroquerie. Son butin : des casquettes, des chaussures, etc. Il n’y a donc pas de quoi fouetter un chat.
Lors des années qui vont suivre, « l’aviateur » Chéramy va se spécialiser dans la chasse. Aux pigeons. Sans jamais trop s’éloigner de ses amours : les avions. En revanche il va augmenter son rayon d’action.
En 1911, il suit le Circuit européen en se faisant passer pour Legagneux. Un hébergement par-ci, quelques billets par-là… En mai 1912, à Orléans, il laisse une carte de visite au nom du « lieutenant Cheutin, aviateur breveté, camp de Châlons, 1re escadrille. »
Chéramy est arrêté à Fécamp pour avoir voulu donner trop d’envergure à ses escroqueries. Sous le nom d’Hervé, il prétend arriver d’Angleterre en avion. Son dossier atterrit chez les juges de Nantes, Chinon, Angers, Bayonne, Tours, Orléans, Blois, Calais, Fécamp, Boulogne-sur-Mer, Châlons-sur-Marne, qui tous le réclament. En 1913, le Progrès du Loiret lui promet la relégation, Cayenne… En fait d’enfer, c’est celui de la guerre que Chéramy va connaître. Comme beaucoup d’autres il a inscrit son nom dans l’histoire. Sur la pierre d’un monument aux morts.

Le prestige de l’uniforme et l’éclat des médailles

Avec la guerre, on pouvait penser que le métier d’escroc aviateur allait cesser, faute de combattants. Mauvaise pioche, la Grande Guerre a eu son lot. En voici quelques uns dont les exploits les ont fait passer par la case prison :
Fin août 1914 – ça n’a donc pas traîné – des journaux du Puy-de-Dôme annoncent qu’Eugène Gilbert est en convalescence à Paray-le-Monial après avoir été blessé au bras. Précision importante : il vient d’être décoré de la Médaille militaire. Ce détail va confondre l’auteur de ce canular car Gilbert avait déjà cette médaille.
Puis une autre fois, en 1915, un sergent aviateur est arrêté par la Sûreté, à Tours. C’est un déserteur du 27e régiment d’infanterie territoriale de Mamers.
En mars 1917, est appréhendé, à Nantes, « un individu portant l’uniforme de lieutenant de dragons, avec insigne d’aviateur, 30 ans environ, grand, mince, figure rasée, vêtu d’un uniforme bleu, képi rouge, ceinture en cuir avec bretelle, porte une barrette avec ruban de la Légion d’honneur, Médaille militaire, Croix de guerre avec trois palmes ». Il se faisait passer pour le vicomte du Doré mais prenait aussi le nom de lieutenant de Malherbe. Il était recherché à Tours. C’était un canonnier de 2e classe du 33e régiment d’artillerie. Déserteur, bien sûr.
Toujours en 1918, « un beau sous-officier aviateur portant la Médaille militaire et différentes décorations » est arrêté rue Nationale. C’est un déserteur du 52e régiment d’infanterie. A Tours, il était parti en oubliant de régler sa note d’hôtel. A Vouvray, « chez un notable de cette commune, il s’était fait héberger et remettre une somme de 200 francs.»
Le petit jeu a continué juste après-guerre. En mai 1920, « on a arrêté un faux aviateur qui se faisait passer pour le lieutenant Jourdan […] Revêtu d’une tenue élégante, la poitrine constellée de médailles, il exploitait les dames, les volait ou leur empruntait de l’argent. Il aurait ainsi escroqué 100.000 francs. » Diable, l’aviation a gagné en puissance…
A Chinon, toujours après-guerre, les notables se découvrent quand ils croisent un capitaine aviateur. Son palmarès soulève l’admiration. Il a, en plus de sa Légion d’honneur, dix-neuf palmes à sa Croix de guerre… et une vingtaine d’éclats d’obus reçus en survolant les tranchées. Devenu notable, il épouse la fille d’un autre notable de Chinon. Il était passé (trop) rapidement de 2e classe au grade de capitaine. Il est arrêté à Niort en 1923.
Mais à mesure que l’aviateur va rentrer dans le rang, le déguisement n’a plus eu d’effet. Les escrocs sont devenus voleurs : du matériel par-ci, l’essence ou la caisse du 31e régiment d’aviation par-là… Pour l’amour du jeu. Ou pour celui d’une femme.

Didier Lecoq

Aéroplane de Touraine 2009

(1) Il s’agit en fait d’un lance-bombes, le terme de torpille étant souvent utilisé pour désigner une bombe.

(2) Il est étonnant de constater que les pionniers du parachutisme français ont fréquenté Pontlevoy : Bonnet, Ors mais aussi l’époux de Lucienne Cayat de Castella. Georges Cayat avait acheté un Rob, comme l’a fait Bonnet au début de l’année 1913. Il s’est associé avec Champel et Pelletier. C’est son épouse qui a finalement sauté. La première fois à Nevers, le 17 mai 1914. Lucienne Cayat de Castella a trouvé la mort sur l’hippodrome de Stockel, en Belgique, le 26 juillet 1914. Élève pilote à Avord le 27 août 1916, rayé du personnel naviguant, il a été affecté comme mitrailleur à l’escadrille N 15 (17 avril 1916) puis MF 7 (1er mai 1916). Il est passé au Parc n° 8 en septembre 1916.

(3) Pierre Daucourt a notamment remporté la quatrième prime de la Coupe Pommery, en octobre 1912, en reliant Valenciennes et Biarritz. Pendant la guerre, il s’est distingué en bombardant Essen avec Louis de Beauchamp, au sein de l’escadrille N 23.

(4) Auteur d’un raid en hydravion, en Afrique. Disparu à bord du dirigeable Dixmude, en Méditerranée.

(5) Souvent confondu avec un pilote allemand, Théophile Ingold était suisse. Engagé au sein de la Légion étrangère, il était à l’escadrille N 23. Mort pour la France le 19 juillet 1916.

(6) Le Blériot de Maurice Guillaux est toujours exposé en Australie En savoir plus

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