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Jacques Goüin, fidèle jusque dans la mort

Jacques Goüin

Dans le martyrologe de Saint-Grégoire.

Jacques Goüin appartenait à une célèbre dynastie de banquiers qui a donné son nom à un des plus beaux hôtels particuliers de Tours : il abrite la Société archéologique de Touraine. Jacques Goüin, comme son frère Pierre, mort également à la guerre, a fait ses études au collège Saint-Grégoire, de 1890 à 1900. Comme deux autres familles – Hay de Slade et La Tullaye – les Goüin se partageaient entre la région nantaise et la Touraine.

Après des débuts dans la cavalerie, Jacques est devenu observateur au sein de l’escadrille N 23, une des meilleures escadrilles de chasse qui vit tomber de grands pilotes : Marcel Brindejonc des Moulinais, Marcel Garet, le Tourangeau Maxime Lenoir, le capitaine Louis de Beauchamp puis Jean Baumont. Pour Jacques Goüin, c’était le 24 avril 1917. Il avait choisi d’être inhumé auprès du capitaine de Beauchamp. Celui-ci a été ramené à Saint-Julien-l’Ars (Vienne), près des siens (dont sa mère victime de l’incendie du bazar de la Charité). Jacques Goüin est resté à Verdun, dans la nécropole nationale du Faubourg-Pavé. Dans le n° 28 du 24 mai 1917 de la Guerre aérienne illustrée, Jean Daçay écrivait un long article sur Jacques Goüin.

Didier Lecoq

L’observateur et le frère d’armes du capitaine de Beauchamp

 

Jacques Goüin

Jacques Goüin, avec sa pelisse sur le dos, au milieu d'autres aviateurs de la N 23. (La Guerre aérienne illustrée n° 28)

Lorsque Jean Baumont vint me voir l’autre jour, un mois après qu’il eut effectué le bombardement de Francfort, il m’apportait une joie et une tristesse.

La joie – et elle était grande pour son mitrailleur des premiers mois de guerre, lors des reconnaissances de l’Oise à la Marne sur monoplan Nieuport – ce fut d’apprendre sa promotion dans la Légion d’honneur. La tristesse, je l’éprouvai à la nouvelle de la mort de Jacques Goüin.

« Vois-tu, me dit Baumont, il y a des regrets plus lourds que tous les autres. La fin de l’observateur qui m’accompagna si souvent dans mes voyages à longue distance m’est plus pénible encore pour n’avoir pas assisté à ses derniers moments. Je venais chercher ici un appareil et c’est Casale qui m’a appris ce matin le deuil qui frappe notre escadrille. Pauvre et cher Goüin ! »

Et tandis qu’il évoquait la mémoire du disparu je me remémorais leur dernière grande expédition, si simple, si périlleuse, si féconde, qu’ils accomplirent fin janvier dernier à l’arrière le plus lointain des lignes ennemis, sur leur demande, pour renseigner le haut commandement sur le groupement des réserves allemandes.

Ce voyage de 200 kilomètres par l’hiver gelé, ils l’avaient fait dans un ciel de brume, brassé par des remous du vent au-dessus des campagnes couvertes de neige et leur randonnée s’était achevée sur notre champ d’aviation, qu’ils connaissaient si bien. Dans leur hâte de rendre compte de leur missions, c’est à peine si leur sourire clair nous montra leur joie d’avoir fait ample moisson d’indications précieuses.

« Lorsque je te quittai pour entrer à l’escadrille de Beauchamp il y a dix-neuf mois, conclut tristement Baumont, tout un groupe d’amis délicieux m’accueillit à bras ouverts et m’initia à la tâche qui nous était réservée au-dessus des plaines de Champagne. Maintenant de Beauchamp est mort, Garet est mort, Lenoir disparu, et tant d’autres. Nous restions deux de l’équipe si unie d’autrefois, Goüin et moi. Et maintenant Goüin n’est plus. Je reste seul de ceux d’autrefois. »

Trente mois de guerre

Cette oraison funèbre, si brève et si émue, faite par l’un de ceux qui lui étaient chers, eut été douce au lieutenant Goüin. L’éloge y est sobre comme la vie, si simple et si émouvante, qu’il s’efforce de résumer.

Goüin, dès la déclaration de guerre se montra tel qu’il devait être toute sa vie trop brève, intrépide avec une fougue réfléchie. Ce trait essentiel de caractère, le capitaine de Langle de Cary l’a noté dans le discours ému qu’il prononçait le 23 avril dernier, sur la tombe de Goüin, et où il retraçait l’existence du corps.

« Lieutenant au 24e dragons où il était mon camarade de régiment, dit-il, nous admirions son entrain et sa gaieté de cœur. Par ses reconnaissances hardies autant que délicates, qu’il sollicitait d’ailleurs avec modestie, il s’était fait en peu de temps la réputation d’un officier de cavalerie hors ligne.

« Je m’en donne pour exemple entre toutes que celle qu’il fit le 14 septembre 1914. En pleine retraite de la Marne, il remonte vers le Nord, en traversant la rivière, pour explorer une région infestée d’ennemis de toutes parts, et bien que tous les points fussent déjà occupés par les Allemands il arrive cependant à rejoindre sa division sur un cheval de fortune, son beau pu sang ayant été tué sous lui.

« En décembre 1914 il participa à la formation du groupe à pied de sa division. Quitter son ancien escadron lui coûta beaucoup, mais il en accepta le sacrifice et fit tant et si bien que pendant son passage aux tranchées de la Somme il fut cité à l’ordre de la division. Mais à ce cœur ardent, généreux, il fallait de l’air, de la vie, du mouvement. Ne pouvant plus combattre à cheval, il demanda l’aviation et fut désigné en juin 1915 pour la N 23 qu’il ne devait plus quitter.

« Depuis lors ses reconnaissances lointaines sur l’arrière-front de l’ennemi ne se comptent plus. Mais pour le juger vraiment à cette nouvelle besogne il faut avoir vu ce vaillant et modeste officier à l’œuvre pendant toute la bataille de Verdun. Rien ne l’arrête, ni les violents barrages de l’artillerie, à travers lesquels i revient fréquemment avec son avion criblé d’éclats, ni les nombreux combats qu’il lui faut livrer pour se frayer un passage au travers des avions ennemis à la recherche des renseignements demandés. (Il avait d’ailleurs abattu déjà un de ses adversaires en Champagne, le 10 octobre 1915, avec le capitaine Schlumberger). Et chaque fois, au retour, avec ce sourire aimable qui le personnifiait, il expliquait sa reconnaissance comme la chose la plus naturelle du monde.

« De tels actes de bravoure demandaient depuis longtemps une récompense digne d’un tel héros. La croix de la Légion d’honneur sanctionnait ses efforts le 2 avril 1916, au plus fort de la lutte sur la Meuse. »

Le dernier combat
Jacques Goüin

Jacques Goüin, observateur de la N23.

Un an plus tard, le 23 avril 1917, Goüin, que ces douze mois avaient trouvé toujours inlassable et toujours ardent à remplir intégralement les missions les plus difficiles, partait pour une reconnaissance photographique lointaine. Elle devait être la dernière. Son pilote, Morizot, qui eut la chance inouïe d’en revenir indemne, ramenant dans nos lignes son passager mortellement blessé, nous a fait de cette expédition héroïque le récit suivant, tragique dans sa sobriété.

« Il était deux heures, le 23 avril, lorsque nous quittâmes le champ d’aviation pour faire une reconnaissance photographique sur C… Le ciel est bouché et une mer de nuages compacte nous oblige à faire demi-tour. En revenant, le lieutenant Goüin aperçoit un trou sur la rive gauche, assez important pour lui permettre de travailler utilement. Il me dirige sur cet endroit et commence sa prise de photos.

« Au bout d’un quart d’heure un avion ennemi, petit monoplan rapide qui croisait dans les environs, nous aperçoit et vient sur nous. Le lieutenant Goüin inspecte son arme et s’apprête au combat. Le Boche fait trois attaques successives mais chaque fois dérouté par un brusque virage alors qu’il n’est plus qu’à cent cinquante mètres, il doit reprendre du champ pour se placer dans une posture favorable pour le tir. Une quatrième fois, il revient à la charge. Même manœuvre, mais cette fois, entraîné par son élan, l’avion allemand ne réussit pas à virer. Le lieutenant Goüin, la mitrailleuse à l’épaule, l’attend froidement et, à quarante mètres, à bout portant presque, lui envoie une rafale bien ajustée. Le Boche fait trois tours de vrille puis descend désemparé. Nous tournons en rond un instant pour le voir s’écraser au sol puis, satisfait, le lieutenant Goüin reprend son travail interrompu.

« Dix minutes se sont écoulées quand, soudain, il aperçoit un autre avion allemand à cinq cents mètres au-dessus. Toujours souriant et calme, il vérifie à nouveau sa mitrailleuse puis me fait signe d’aller engager le combat. Je manœuvre pour approcher l’appareil ennemi. Il commence déjà à être à bonne distance de tir lorsqu’un autre Boche, qui est arrivé par derrière et en dessous de nous, caché par nos ailes, nous tire à quelques mètres de distance un rafale: le tir, heureusement, est légèrement dévié à gauche et ne fait que percer les plans sans toucher les parties essentielles de l’équipage ou le moteur.

« La situation est critique et même désespérée. N’écoutant que son courage, le lieutenant Goüin, afin d’acquérir un champ de tir plus étendu, se dressa tout debout dans l’appareil et, là, à trois mille mètres de hauteur, tirant à droite, à gauche, au-dessus et en-dessous, sur l’assaillant le plus osé, au milieu des rafales de balles qui sifflaient avec un bruit sinistre, il soutint héroïquement le combat inégal. Finalement, alors que ses munitions commençaient à s’épuiser, il ajuste l’avion ennemi qui lui pique dessus en tirant. Ce duel épique devait être fatal aux deux adversaires. A l’instant même où le Boche, mortellement atteint sans aucun doute, abandonnait la lutte, Goüin lui-même battait l’air de ses deux bras en croix puis s’affaissait.

« Je pus réussir grâce aux nuages à échapper au dernier avion ennemi et à ramener mon camarade à son terrain. Durant tout le trajet, malgré sa souffrance, il eut la suprême énergie de chercher son chemin et de réclamer la terre de France. »

Devant la mort qui vient

Goüin ne pouvait survivre. Trois balles l’avaient atteint. Deux blessures, à la jambe et au bras étaient sans gravité, mais la troisième était mortelle. Le projectile, entré par le côté droit, avait traversé les poumons et était sorti à gauche en faisant un trou affreux, large à y mettre le poing.

La mort était inévitable et prochaine et Goüin le savait. Malgré la douleur il ne perdit pas connaissance. Dès l’atterrissage, en présence de l’émotion de ceux qui l’entouraient, il put prononcer ces dernières paroles, où se traduit l’esprit d’abnégation et de sacrifice: « Les Boches nous ont sonnés mais nous les avons sonnés aussi et les photos sont prises. »

On voulut lui faire des piqûres antitétaniques. Il s’y opposé. « Ce n’est pas la peine, dit-il. J’ai si peu de temps à vivre! »

La mort qu’il sentait toute proche, il la regarda venir comme en face de l’ennemi, sans trembler. Les minutes qui lui restaient à vivre, si parcimonieusement comptées, et qui s’écoulaient si tristes et si graves pour les amis qui l’entouraient silencieux, il les passa à donner ses instructions, à faire demander un prêtre, à exprimer ses dernières volontés. Il exprima notamment le désir d’être enterré auprès de son chef, frère d’armes et ami, le capitaine de Beauchamp.

On lui apprit que sa victoire sur un avion boche venait d’être homologuée. Doucement, avec sa simplicité coutumière, il dit sa joie de mourir après avoir abattu un ennemi et versé son sang pour la cause sacrée, la défense de la Patrie.

Ses dernières heures avaient donné leur signature vécue aux fières paroles de sérénité qu’il écrivait un jour dans ses notes intimes: « Je ne crains pas la mort. Je l’ai toujours regardée en face courageusement. J’ai toujours examiné et pesé le danger avant de marcher vers lui et cela m’a toujours permis de l’affronter plus gaîment. »

Les cendres de Goüin reposent auprès de la dépouille du capitaine de Beauchamp. Leur souvenir reste vivant dans l’escadrille dont ils étaient l’âme. Elle continue leur tâche, puisant dans l’exemple de leur vie ses traditions de courage et de noblesse, acceptant le rendez-vous qu’assignait à ses amis Goüin lorsqu’il écrivait, en prévision d’une fin prochaine:

« Adieu à tous, car j’espère que Dieu nous réunira là-haut quand la France sera sauvée et qu’elle est devenue plus grande et plus belle que jamais après la victoire. »

Jean Daçay

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