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Le journal de guerre de William Hostein (chapitre 9)

Le 25 juillet 1914, William Hostein passe au-dessus de Nomain (Nord) lorsque son Deperdussin (numéro D 50) de l’escadrille D 6, tombe en panne. Il atterrit dans la propriété  de vacances de la famille Ferez, qui vit dans les Deux-Sèvres. Coup de foudre pour la fille de la maison, Suzanne. C’est à partir de cette rencontre que William Hostein commence à remplir son journal qui va rapidement devenir son journal de guerre (1).

Chapitre 9 – Les Deperdussin partent à la fin de l’hiver

WH_terrainsD6Le jeudi 1er  octobre, William Hostein part avec le lieutenant de Marliave, vers 7 heures, en reconnaissance pour l’artillerie du 18e corps : « Laon, Sissonne, Craonne et atterrissage à Maizy. Nous fîmes une bonne reconnaissance à 2.100 mètres. Tout se passa très bien sauf la rencontre de plusieurs appareils allemands. »

Il ne vole pas le 2 octobre, à cause du brouillard. Et le 3, pendant que Brocard et Busson volent, il profite de l’auto du capitaine pour aller voir son frère à Maizy. .

Dimanche 4 octobre : le temps peu propice aux reconnaissances aériennes. « Nous nous reposons. J’écrivis une lettre à ma chérie puis m’occupai de la réparation de mon réservoir et du moteur. » Les jours qui suivent sont identiques. Il faut attendre le 7 octobre pour une nouvelle mission, toujours avec le lieutenant de Marliave. « Nous nous rendons à Maizy. Tout est calme. A de rares intervalles un obus éclate sur Baurieux. » Avant de rentrer à Ville-en-Tardenois, il font une reconnaissance pour régler le tir de canons français.

Retour du mauvais temps les 8, 9 et 10 octobre. William Hostein décide de fabriquer un porte-cartes pour son avion. « Nous jouons toute la journée à divers jeux très amusants, ce fut tout. »

Il effectue quelques reconnaissances d’artillerie le 11, le 22, toujours avec le lieutenant de Marliave et toujours sur son Deperdussin D-81. Et le 25 avec un mécanicien, Jules Lécuyot.

Les 26 et 27, l’escadrille change de nid. Elle quitte Fère-en-Tardenois pour se rendre à Merval. « Je suis logé chez de braves paysans qui m’offrent un bon lit, le plus confortable qu’ils possèdent. Tous les sous-officiers mangent en commun, à cet effet nous avons la maison de l’instituteur, Un soldat fait notre cuisine. Nous ne sommes pas trop mal servis. »

William Hostein

William Hostein avec sa Médaille miliaire.

Mais le grand moment du mois, pour William Hostein, a lieu le 31 octobre. « A 10 heures, mon colonel arrive en auto. Après avoir rassemblé les officiers devant ma tente il me place face à eux et me remet la Médaille militaire au nom du président de la République. Cette journée comptera au nombre de mes jours ensoleillés, Reçu un télégramme et une lettre de mon aimée. »

Retour à la guerre le lendemain. William Hostein est à deux doigts d’y passer : « Vers 9 heures je pars en reconnaissance avec le lieutenant de Marliave du côté de Craonne. Nous faisons un réglage pour l’artillerie. A cet effet mon passager lança une fusée qui lui éclata dans les mains. L’explosion fit éclater les cinq autres fusées que j’avais dans mon appareil. Brusquement je fus environné de flammes et de fumée en même temps qu’une forte odeur de soufre me prenait à la gorge. Craignant l’incendie, je coupais l’allumage, fermant l’essence et piquant très fort pour me dégager de la fumée. J’étais alors à 1.000 mètres au-dessus de l’artillerie quand, au-dessus de mon appareil, je vis mon passager la figure toute noire et les mains brûlées. Dans mon appareil tout était noir de poudre, mes lunettes également. Néanmoins je pus regagner le terrain et éteindre l’incendie qui s’était déclaré à bord. Moi, j’avais les moustaches brûlées. » Plus de peur que de mal pour l’équipage et l’avion.

Puis l’hiver s’est installé. Avec lui, la neige. Pas question de voler. Son activité principale, c’est le courrier. Son moral évolue en fonction du courrier qu’il reçoit – ou non – de sa fiancée.

« Je m’ennuie », écrit-il le 7 janvier. Il vole le 10. « Ce matin par temps nuageux j’ai fait une reconnaissance avec le lieutenant Robo (21) à 1800 mètres. Il faisait très froid. Le thermomètre accusait moins 12°C. J’ai évolué pendant une heure. Les nuages m’ont gêné et c’est difficilement que nous avons pu faire un relevé des tranchées allemandes. » Le capitaine Degorge quitte l’escadrille à la mi-janvier pour Saint-Cyr, en région parisienne. Son Deperdussin est à bout de souffle. Il demande à en changer. Premier refus.

Le 18, William Hostein part à 10 h avec le lieutenant Barbieux. « Je me dirige du côté de Soissons pour prendre de la hauteur. 45 minutes de vol, je suis à 2.000 mètres. Il fait très froid, le thermomètre marque moins 15°C. Je traverse plusieurs couches nuageuses tout en me dirigeant sur les lignes ennemies. J’étais au-dessus du fort de Condé quand un choc se produisit, ébranlant fortement mon appareil. Je coupais immédiatement tout en faisant demi-tour, aussitôt je me rendis compte de ce que c’était – probablement une bielle qui venait de casser – un beau terrain s’annonce sous moi ; je dirige mon appareil pour y atterrir. » Le Deperdussin est vraiment à bout de souffle.

Malgré le peu d’activités, la mort rôde toujours. Le 21, «  j’ai appris avec peine la mort d’un de mes amis qui s’est tué avec un appareil Voisin nouveau modèle: l’appareil canon. C’était un excellent pilote et un bon camarade. Je le regrette. »

Une attaque allemande, à partir du 27 janvier, sur Craonne et Vailly, va modifier ce rythme. William Hostein vole : le 27 avec le lieutenant Robo pour régler l’artillerie sur les lignes allemandes, le 29 avec le lieutenant de Marliave puis le lieutenant Barbieux, le 30 avec de nouveau Marliave, puis le 31.

A la date du 30 janvier, William Hostein note : « Thaw est parti ». William Thaw est un volontaire américain issu d’une grande famille industrielle, ancien de l’université de Yale, pilote civil avant-guerre et qui s’est engagé dans la Légion étrangère pour combattre au côté de la France. Versé dans l’infanterie, il a rejoint l’escadrille D6 à pied, après avoir appris son existence. Breveté pilote militaire, il a été pilote à l’escadrille C42 avant de devenir un des piliers de l’escadrille N124, l’escadrille Lafayette.

En février, William Hostein renouvelle sa demande de changer d’avion, cette fois au profit d’un Caudron ou d’un Morane. Ce que refuse le lieutenant Zapelli qui assure l’intérim du capitaine Degorge. Le 12, il alterne entre le cafard de la colère : « Ce soir je me sens las, la guerre fatigue mon moral. J’en ai assez de cette vie, loin de ma bien-aimée. Ce soir je dois faire une ronde, corvée stupide autant qu’injuste. J’ai grande envie de me coucher sans faire cette ronde – et pourtant …. Je ne sais pas … J’hésite. Je suis écœuré de la façon d’agir de certains chefs. Oh ! les rosses ! Je les hais ! »

Le moral remonte le lendemain. « Aujourd’hui il y a du changement dans l’escadrille. Ce midi le lieutenant Zappeli a rassemblé les pilotes pour leur faire part d’une circulaire nous invitant à changer d’appareils et que l’escadrille D 6 serait remplacée par la C 6 sous le commandement de notre ancien chef d’escadrille : le capitaine Degorge. Ce changement me plaît pour plusieurs raisons ; d’abord je vais probablement aller à Paris chercher un appareil ; ensuite, j’aime mieux le capitaine puis l’appareil Caudron monte très vite et vole bien et sans danger. »

Mais en attendant, il va falloir poursuivre avec le Deperdussin. Quelques réglages seulement. Notamment le 17 avec un nouveau venu à l’escadrille. « Fait une reconnaissance avec lieutenant Chambe. Cet officier est inconscient !… Il m’a mené au-dessus des lignes à 1400 mètres malgré les obus qui éclataient de toutes parts … Ces Boches ne me plaisent guère. »

La première partie du journal de guerre de William Hostein s’arrête là. Il ne le reprendra qu’en mai. Les informations qui suivent viennent de ses carnets de vol.

Caudron G.3

Le C-181 de William Hostein abrité sous un Bessonneau.

Le 2 mars enfin, l’adjudant William Hostein quitte Merval pour Saint-Cyr, en région parisienne, où se trouvent les 2es Réserves. Il vient échanger son Deperdussin D-81 contre le Caudron G3 C-181. Après s’être entraîné, il quitte Saint-Cyr le 16, pour Merval, avec son G3, accompagné de son mécanicien Lécuyot. Après une halte à Rebais, à cause du brouillard, les deux aviateurs se posent à Merval le 17. A peine quelques essais effectués, les premiers réglages avec le C-181 ont lieu les 20 et 22 mars.

A suivre…

Cliquer sur le lien pour lire les chapitres 1, 2, 3, 4, 5, 6,7 et 8

Chapitre 1  –  Vers la mobilisation générale (28 juillet – 2 août)

Pilote depuis 1913, William Hostein était à Reims avec l’escadrille D6. Pilote de reconnaissance, auteur de missions spéciales, William Hostein a également été pilote au GDE et réceptionneur chez Salmson, avant de revenir au front aux commandes des Caudron R11, les triplaces d’accompagnement, à l’escadrille C46. Après la guerre il a longtemps appartenu au parc et à la section d’entraînement du 31e régiment d’aviation de Tours. Après un passage en Afrique du Nord, il est revenu vivre à deux pas du terrain de Tours, à Rochecorbon. Il a pris sa retraite avec le grade de commandant. Il est décédé à Bayonne en 1949.

Le 28 juillet 1914, William Hostein attrape un train pour rentrer à Reims. « Vite je me rends au centre où tout était prêt pour le départ. Je vérifie mon appareil et je suis prêt. » Le 29, Hostein attend les ordres. « Il ne se passe rien. » Même chose le 30.

Quelques jours avant la guerre. (Archives Jacqueline Meunier-Hostein)

Quelques jours avant la guerre. (Archives Jacqueline Hostein)

Le 31 juillet, « à 2 heures du matin on vient me réveiller brusquement. Il y avait alerte. » William Hostein prend son nécessaire de campagne : « trois chemises, autant de caleçons et de flanelles, quelques mouchoirs et une trousse à toilette. » Au quartier, « tout est déjà prêt. Les automobiles et les hommes en tenue de campagne n’attendent que l’ordre du départ. Jusqu’à 5 heures nous restons ainsi dans l’attente. Les officiers discutaient ; les hommes riaient, accueillant avec joie la nouvelle d’une guerre imminente. Ensuite mon capitaine me donna l’ordre de me rendre à l’aérodrome pour faire les derniers préparatifs. A 8 heures tout était prêt. J’avais même bien déjeuné. » Longue attente sur le terrain de Reims. « Jusqu’à 18 heures, tout fut calme. C’est alors que nous reçûmes téléphoniquement l’ordre de partir. En hâte on prévient Monsieur Degorge (2), capitaine commandant l’escadrille, qui arriva vers 20 heures, activa les derniers préparatifs et donna des ordres pour le départ qui fut fixé à 23 heures pour les tracteurs et à l’aube pour les pilotes partant par la voie des airs. Nous nous rendions à Mézières […] L’heure venue, les moteurs ronflent et les six tracteurs démarrent aux chants de la Marseillaise et aux acclamations de la foule, nombreuse malgré l’heure tardive. L’enthousiasme est grand. » Avec les escadrilles D4 et V24, la D6 va dépendre, à Mézières de la Ve armée. C’est là que sont les observateurs de cette armée.

1er août, « 3 heures du matin je me lève. J’examine le ciel. Il fait beau. Nous sortons les appareils et allons déjeuner en attendant qu’il fasse tout à fait jour. 4 heures, tous les pilotes sont arrivés : capitaine Degorge, lieutenant Devienne (3), lieutenant Zappelli (4), sergent Mathéron (5), caporal Golfier (6) et moi. »

Le premier Deperdussin décolle à 4 h 45 suivi des cinq autres. William Hostein pilote le D-83 avec, à bord, le soldat Brochot. « Après 45 minutes de voyage dans le calme plat nous atterrissons à Belval, sur un bon terrain à droite de la voie ferrée qui va de Mézières (7) à Hirson. Les tentes-abris sont déjà montées pour les mécaniciens partis hier. Elles sont dissimulées sous les peupliers le long de la rivière. » Cette première journée de campagne se termine sans incident. La guerre n’est pas encore déclarée. Cela ne tardera plus. Une sentinelle parait-il a tué un individu qui coupait les fils télégraphiques. »

L'affiche de la mobilisation.

L’affiche de la mobilisation.

2 août, William Hostein se lève tôt, à 4 heures. « J’ai dormi dans un bon plumard à Tournes chez Madame Leutre qui a eu la gentillesse de se lever pour nous faire une tasse de café. Le lieutenant Brocard a couché lui aussi chez Madame Leutre. A 5 heures, je suis au terrain ». La guerre n’est pas encore déclarée entre la France et l’Allemagne mais les bruits de bottes se font entendre. « Il y aurait aussi quatre cents uhlans prisonniers à Lunéville… Et tout le monde rit et tout le monde chante. Quel bel enthousiasme, combien de temps cela durera-t-il ? »

Chapitre 2 La longue attente avant la première mission

Lundi 3 août. « Comme la veille le calme continue à régner, le temps est assez beau et nous menons la même vie […] Partout des chants patriotiques, partout des cris : à Berlin !  Pendant nos repas sur la table […] agrémentée d’une immense nappe verte, nos gamelles pêle-mêle s’emplissent des quotidiens bouts de bœuf bouilli et de haricots bruyants à leurs heures que tout le monde dévore avec un appétit charmant. Point de couverts. Un couvercle de bouteillon me sert de gamelle et un morceau de pain taillé pour la circonstance remplace la fourchette et la cuillère […] Des renseignements nous arrivent. Mécaniciens et pilotes entourent le motocycliste qui nous dit que l’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie et que la France réunissait ses Chambres aujourd’hui. La guerre est donc inévitable. »

Mardi 4 août. « Je me lève à 6 h 30, Madame Leuche me sert un délicieux café, et nous causons de la guerre et cette dame qui n’a jamais eu l’occasion de causer à un aviateur, veut connaître mon impression. »

« Il est 15 heures quand mon capitaine m’apprend que l’Allemagne a déclaré la guerre à la France. Tout le monde accueille la nouvelle à laquelle nous nous attendions d’ailleurs avec résignation et courage. Le bruit court que le sympathique aviateur Garros aurait anéanti un Zeppelin en y rentrant dedans avec un appareil. Cette nouvelle n’a pas encore été confirmée. A 18 h 18 une explosion retentit dans la direction de Rocroi. Est-ce le canon qui commence à cracher ou un ouvrage qui saute ? Nul ne sait. »

Le mercredi 5 août, William Hostein se lève à 5 h 30. « Après avoir déjeuné et fait la causette avec Madame Leuche, je me rends ensuite au terrain où mon capitaine m’attend pour aller à Mézières où nous avons réunion avec les officiers observateurs. » Les observateurs de la Ve armée sont dirigés par le commandant Chabord. Il s’agit des capitaines Ménard, Voisin (7), Capitrel, Becquet (sans doute Georges, un artilleur qui n’est pas resté dans l’aviation), Fournié, Segretain.

La réunion va durer plusieurs heures. William Hostein est impressionné par l’ambiance en ville. « Des femmes aux yeux rougis par des larmes circulent tristement leur mouchoir à la main. Des régiments de cavaliers emplissent les rues et encombrent la circulation des véhicules. Les automobiles sont nombreuses toutes conduites par des militaires. La circulation de tout civil non muni d’un laissez-passer est rigoureusement interdite. Çà et là des hommes sont couchés ou assis sur la bordure des trottoirs. L’activité militaire bat son plein. 17 h, un orage violent nous oblige de quitter notre salle à manger pour nous réfugier sous les tentes ou dans les tracteurs. »

Les Deperdussin de la D 6. (Origine Jacqueline Meunier)

Les Deperdussin de la D 6. Ici, le D 80. (Archives Jacqueline Hostein)

Jeudi 6 août. « Ce matin, je suis de jour et me lève à 5 heures pour assurer mon service. J’étais au centre depuis une heure quand les officiers observateurs arrivent. Le temps est mauvais. Les nuages très bas font hésiter le commandant pour notre départ. Il faut attendre un moment plus favorable. A 17 h je reçois l’ordre de me rendre à Montmédy. » Cette ville se trouve au sud-est de de Charleville-Mézières, au nord de Verdun, pas très loin de la frontière belge.

William Hostein est aux commandes du Deperdussin avec lequel il est venu de Reims, le D83. Apparemment seul. « Le moteur ronfle, tout semble bien aller. Je roule quelques mètres et suis en l’air. De violents remous me secouent brutalement et m’empêchent de monter. Je suis obligé de virer pour me mettre face au vent et prendre de la hauteur. J’étais à 50 mètres environ quand mon appareil glissa sur l’aile gauche et se mit vertical et commença à vriller. Je fis un tour complet dans cette position critique et fus assez heureux pour redresser mon pauvre oiseau à 5 mètres du sol environ. L’appareil fléchit encore un peu et vint s’abattre lourdement sur le sol. » Coup de chance, William Hostein s’en sort indemne. « J’étais encore assis parmi les débris de mon appareil quand mon capitaine arriva ; Il me serra cordialement la main en me disant que je venais de payer ma rançon à la France […] Tous mes amis plus émus que moi me serrèrent la main. La journée se termina gaiement car j’offrais trois bouteilles de vin fin pour témoigner mon bonheur. »

Le lendemain, le vendredi 7 août, William Hostein se lève très tôt, à 4 h 15. L’accident de la veille l’empêche de dormir. Le temps est à l’unisson. Il pleut.  Les mécaniciens s’activent pour récupérer les pièces qui peuvent encore servir, notamment les deux ailes. Le reste est brûlé.

Depuis huit jours, les aviateurs n’ont pratiquement pas volé. L’ambiance s’en ressent. La petite troupe se nourrit de fausses nouvelles : les Français sont à Mulhouse, 30.000 Allemands y auraient été tués, et encore 24.000 à Liège. Mais en ce samedi 8 août, les reconnaissances vont commencer. « Vers 16 heures, le temps qui est relativement beau permet au lieutenant Zappelli de partir en reconnaissance avec le capitaine Capitrel (8), officier observateur. Cette reconnaissance dure deux heures environ au-dessus de l’ennemi, sans incident, l’appareil n’ayant aucune trace de balle. »

Le lendemain, le dimanche 9 août, c’est au tour du lieutenant Antonin Brocard de partir. « A 8 h 45, cette reconnaissance rentre n’ayant rien vu. »

Le lundi 10 août, deux Deperdussin partent en reconnaissance. Très tôt puisqu’ils reviennent à 7 h 40, « après deux heures de vol. Un de nos appareils a reçu une balle qui a traversé l’aile- droite. Par bonheur il n’y a pas eu d’accident. »

Le lendemain, mardi 11 août, ce sera enfin au tour de William Hostein.

Chapitre 3 – Direction la Belgique (11 – 23 août 1914)

Le lendemain, mardi 11 août, ce sera enfin au tour de William Hostein. Il se lève tôt, 5 h, une heure et demie avant le départ prévu. Il vérifie soigneusement son Deperdussin D-81. Il attend son observateur, le capitaine Fournié qui arrive à 7 h, en auto. « Nous nous entendons une dernière fois sur l’itinéraire et tous les détails ; quinze minutes après nous nous envolons de l’autre côté de la frontière […] A La Chapelle je vois un appareil. Est-ce un français ? Mon passager interroge de sa jumelle… Bientôt nous ne sommes plus qu’à quelques centaines de mètres. Nous constatons avec plaisir que c’est un biplan Voisin qui va lui aussi en reconnaissance, vers Bastogne. »

William Hostein vole à 1.200 m lorsqu’il passe au-dessus de Bouillon. Puis à 1.800 m vers Neufchâteau. « De Juseret et Bercheux d’immenses colonnes de fumée s’élèvent vers le ciel bleu. Le spectacle est lamentable […] Je continue ma reconnaissance vers Martelange où je ne vois rien d’anormal ». Martelange est à la frontière entre la Belgique et le Luxembourg. « Je passe à Redange (donc au Luxembourg) puis à Arlon (en France) où je vois dans un vaste pré, au sud de la ville, les nombreux véhicules du parc français qui emplissent tout le terrain. » William Hostein énumères les villages belges : « Etalle, rien à signaler, Tintigny inoccupé, Florenville tout à l’air calme. Encore quelques kilomètres et je suis en France. J’aperçois Sedan. Ouf ! Je respire plus librement, la panne peut me surprendre, je ne serai pas prisonnier. Encore vingt-cinq kilomètres c’est-à-dire quinze minutes, et je coupe l’allumage. De 1.800 mètres je descends en plané et atterris près de nos tentes. » Ses camarades sont là, à la descente de l’avion, pour avoir ses premières impressions. Le vol a duré 3 h 15.

Le lendemain, le 12 août, William Hostein doit repartir en reconnaissance. Cette fois, ce n’est plus dans le ciel de la Belgique mais au-dessus de l’Allemagne : « Je dois partir vers 2 heures en reconnaissance jusqu’à Aix-la-Chapelle. L’heure venue, je prépare mon appareil et visite minutieusement tous les principaux organes. Puis j’attends mon observateur. Le contre-ordre vient à sa place. »

Les jours qui suivent sont plus calmes. Le 13 août, l’escadrille D4 quitte Mazières pour Givet. « Ce n’est pas sans regret que je me sépare de mon ami Costantini, pilote excellent dans cette escadrille, très spirituel et un cœur excellent » (9). Le 14 août, il se rend à Mazières pour faire quelques achats. Puis il assiste au départ de deux appareils qui sont rentrés deux heures plus tard. Sans problème.

Le 15 août, il pleut. « La garde-barrière de Belval nous fait cuire deux poulets. » Le 16 août, bonne nouvelle, l’adjudant Didier disparu depuis deux jours, vient de rentrer à Givet. En panne, il s’est posé en Belgique, a mis le feu à son appareil. Avec son observateur, le sergent Martine, ils ont parcouru, selon Hostein, 65 kilomètres en 35 heures de marche à travers les lignes ennemies. « Des troupes se dirigent vers Rocroi. Un grand combat semble inévitable du côté de Dinant. »

Le mardi 18 août, il faut faire les bagages. Direction Philippeville, en Belgique. Le lendemain, 19 août, après cinquante minutes de vol, il atterrit à Philippeville. « Le terrain, un carré assez vaste, est situé au sud-ouest de la ville ». William Hostein va rendre visite à l’hôtel du Lion d’Or où une chambre l’attend. « L’aspect de la ville est agréable et les quelques civils sont accueillants, très hospitaliers. Chaque maison porte un drapeau belge et français. » La journée n’est pas terminée. En fin d’après-midi, il reçoit l’ordre de partir en reconnaissance, vers Dinant, avec le lieutenant Pelège (10). Mais le brouillard empêche toute observation. Le vol dure cette fois une heure dix.

Le 20 août est un jour de repos. William Hostein est en permission.  Le 21 août, c’est jour de visite : « Vers 13 heures nous apercevons un aéro allemand qui se dirige vers nous. Quelques coups de feu donnent l’alarme, aussitôt le canon crache sa mitraille. Par bonheur pour lui, des nuages favorisent sa fuite et bientôt il disparaît […] Vers 16 heures, c’est encore un aéro qui arrive vers nous. Il n’est pas très haut, 1.200 mètres environ. Nous l’accueillons par une fusillade nourrie. Il fait demi-tour et s’enfuit vers Dinant, le canon le poursuit, ainsi qu’un biplan Voisin ».

Cette photographie a été prise avant la guerre. Son dépannage, en Belgique, s'est déroulé de la même façon, l'avion étant démonté dans sa remorque. (Archives Jacqueline Hostein)

Cette photographie a été prise avant la guerre. Son dépannage, en Belgique, s’est déroulé de la même façon, l’avion étant démonté dans sa remorque. (Archives Jacqueline Hostein)

Nouvelle reconnaissance, le 22 août : « A 9 h 30, je reçois l’ordre de partir en reconnaissance pour remplacer un camarade dont l’appareil ne montait pas – soi-disant… Il est 9 h 40 quand je prends mon essor, sur mon D-81, avec le lieutenant Pelège. Le ciel est chargé de nuages. Le vent souffle assez fort de l’ouest. Le nord de Charleroi est en feu. Un biplan allemand me poursuit. Il est beaucoup plus bas que moi et je file plus vite. Bientôt il disparaît dans les nuages. J’arrive à Braine-l’Alleud point terminus de ma reconnaissance (près de Waterloo, au sud de Bruxelles). Je passe à Genappe, Fleurus (au nord-est de Charleroi) où il y a de grosses forces ennemies. Je passe à Châtelet où l’on se bat (à l’est de Charleroi). Là je suis à 1.800 mètres sur la Sambre. Devant moi de gros nuages orageux barrent complètement ma route. Il faut que je traverse. Je ne vois plus le sol et me dirige à la boussole. Par moment, il pleut très fort, mon appareil est brutalement remué. Mes mains gelées se cramponnent au volant, je lutte terriblement pour maintenir la stabilité de mon appareil pendant 45 minutes. Soudain j’aperçois la terre. Je coupe l’allumage et descends pour reconnaître le terrain. A 400 mètres, j’aperçois une rivière. Je pense être à Dinant mais n’en suis pas certain. Dans tous les cas, l’ennemi est proche, il faut atterrir au milieu des bois. Je pique et atterris. A la hâte, je décroche ma carabine et vais me cacher dans le bois. Mon passager me suit. Nous nous interrogeons sur le lieu de notre atterrissage. Probablement Dinant. Par prudence nous attendons. Deux cavaliers allemands apparaissent ? Ce sont des artilleurs français. Nous sommes à Ouharge, à 400 mètres des lignes. Ouf, nous l’avons échappé belle encore une fois. Le terrain est très mauvais pour repartir. Par malheur, je suis entraîné par la pente et casse une hélice ainsi que la béquille. Mon passager doit alors télégraphier à Philippeville pour que mon tracteur vienne. Je mange un morceau de pain que m’a donné un officier de cavalerie puis je cause avec les militaires qui se sont battus la nuit dernière avec succès. En attendant l’arrivée de mon tracteur, je me mets en mesure de démonter les ailes de mon appareil. A 4 h 30, mon tracteur arrive avec l’équipe. Tous sont heureux de m’avoir retrouvé après avoir vécu plusieurs heures dans l’angoisse. Toute l’équipe s’employa hâtivement au chargement de l’appareil car le canon gronde tout près de nous. A 7 heures j’étais de retour à Philippeville. »

Dimanche 23 août. « Dès l’aube je me lève. Le canon a grondé toute la nuit. De nombreux blessés sont amenés dans des voitures à l’hôpital. Ils ont bien triste mine. Là on se rend compte de l’horreur de la guerre. » Il est 4 heures quand l’escadrille D6 reçoit l’ordre de quitter Philippeville pour retourner à Belval.

Chapitre 4 – La bataille de Guise

Après une journée de repos à Belval, l’ordre de départ est donné le mardi 25 août. Direction Vervins, après une halte à Bossus-lès-Rumigny. Le mauvais temps, le 26, empêche toute activité. « J’ai couché sous ma tente. Malgré le manque de confort, j’ai bien dormi. »

Nouveau déménagement le 27 août. « A 4 h tout le monde est debout. L’ordre a été donné de partir pour Sissonne. Le temps est affreux […] Mon capitaine veut faire démonter les appareils pour les mettre dans les remorques […] Moi je préfère partir par la voie des airs. Il m’autorise. Je pars et voyage à cinquante mètres environ. Par moments je disparaissais dans les nuages. Je me dirige à la boussole et atterris à Sissonne sans incident. Il est 5 h 10, mon appareil est garé. » Les tentes montées, William Hostein va changer d’activité. « Nous mangeons un délicieux poulet que j’ai fait cuire à la ficelle. »

« A la guerre on ne se bat pas sans interruption », écrit William Hostein. « Ainsi aujourd’hui nous avons fait la chasse au lapin, mais sans succès. J’ai profité du calme pour procéder à une toilette complète, puis j’ai écrit à ma chérie et me suis reposé tout en faisant un brin de lecture. » Le 28 se passe ainsi.

La bataille est pourtant toute proche. La Ve armée est chargée d’une contre-attaque pour soulager les Britanniques, au sud de Guise, sur l’Oise. Le 29 août, la D 6 a reçu l’ordre de s’y rendre. William Hostein se pose à Chevresis-Monceau. « Le canon gronde très fort. Il est 11 h 30 quand j’atterris. Je déjeune avec une boite de “singe”, point de boisson, pas même de l’eau. A 5 h, je reçois l’ordre de survoler le champ de bataille pour encourager nos soldats. Je m’acquitte de ma mission à 200 mètres au-dessus du feu : les balles sifflent et les boulets éclatent tout près de moi. Ceci fait, je regagne Sissonne et dîne de bon appétit. » Il a parcouru les 145 km en 1 h 25.

Nouveau départ le lendemain, le 30. Direction Laon, avec le soldat Lecuyot (11) comme passager. Les tentes sont montées au nord-est de la ville, au faubourg de Vaux. La retraite continue.

Le 31 août, William Hostein part pour Reims. Retour à son point de départ, avant la guerre. « Ici tous les gens sont complètement affolés à l’idée que les Allemands vont venir. Je profitais de mon passage à Reims pour aller me baigner et me faire tailler les cheveux. »

Le 1er septembre, nouvelle reconnaissance. « Je pars à 12 h 30 avec le lieutenant Banéat comme observateur. » William Hostein est content de voler avec lui : « C’est un qui n’a pas peur. » L’atmosphère est peu favorable. « Je suis fortement secoué et l’appareil ne monte pas à cause de la couche nuageuse qui produit de forts remous. Avec beaucoup de peine j’arrive à 1.200 m. Je me dirige vers Laon, Saint-Quentin, Marle, Sissonne, Rethel et Reims. J’ai mis deux heures quinze pour faire cette reconnaissance qui a été fructueuse. »

Le 2, nouveau départ, toujours vers le sud, direction Champaubert où, cent ans plus tôt, Napoléon a battu les Russes.

Malgré cet exode, le moral reste bon. « Le canon gronde dans la direction de Château-Thierry », écrit-il le 3. « De nombreux convois passent se dirigeant vers le sud-ouest. Nous, nous ne savons rien, les nouvelles sont rares, nous ne pouvons même pas correspondre avec nos familles. »

Nouveau repli le 4 septembre. « De bonne heure nous démontons nos tentes pour aller à Romilly. Le temps est beau […]. Nos tracteurs arrivent vers 11 h 30. Nous remontons nos tentes. Je fais la cuisine et nous mangeons de fort bon appétit une poule au pot. » La journée est pourtant marquée par une mauvaise nouvelle, l’accident et la mort des lieutenants Devienne et Banéat dans un accident, à La Villeneuve-lès-Charleville, entre Champaubert et Sézanne, où était une partie de la D 6. Hostein s’attarde surtout sur Banéat (12) : « Nous le regrettons tous […]  C’était un brave avec un cœur d’or. »

William Hostein n’ira pas plus bas que Romilly. Une autre bataille s’annonce. La bataille de la Marne, plus précisément la bataille des deux Morins. Où William Hostein va ajouter une nouvelle corde à son arc : la reconnaissance d’artillerie.

Chapitre 5 – La bataille de la Marne

Au lieu de se diriger vers Paris, la Ire armée du général Alexander von Kluck, la plus à l’ouest,  infléchit sa course en direction du sud-est. L’idée du quartier-général allemand consistait à éloigner les armées françaises de Paris. Cette inflexion, qui a notamment été vue par les lieutenants Émile Prot et Edmond Hügel (13) de la MF 26, va faire l’affaire de Gallieni qui va pouvoir jeter la VIe armée de Maunoury sur les flancs de la Ire armée allemande. Le 5 septembre marque la fin de la retraite des armées françaises. La journée de William Hostein commence par une question d’intendance. « Je me lève à 4 heures pour aller chercher des provisions avec mes hommes puis nous faisons la cuisine. » A 10 h 20, il part en reconnaissance avec le capitaine Capitrel. « Je m’élève jusqu’à 1.100 mètres puis me dirige vers Provins où je vois des pontonniers à Esternay. A Bellot, Rebais, on se bat. Je vois également un parc à Coulommiers. La Ferté-Gaucher également occupé ; à Pierrelez, on se bat. Le village est en feu. Ma reconnaissance est terminée. Je regagne Romilly. Je suis à 2.000 mètres quand je coupe l’allumage. Il est 13 h 15 quand j’atterris »

Le 6 septembre, le général Joffre demande aux armées françaises et britanniques de reprendre l’offensive ou, au pire, de conserver leurs positions. Le mauvais temps laisse William Hostein au repos : « Deux pilotes sont commandés pour aller en reconnaissance, ils ne partent qu’à 11h. Vers 18 h, les deux appareils partis en reconnaissance rentrent. L’un d’eux avait capoté sans grand dommage. »

Avec la bataille de la Marne, les missions de William Hostein vont changer. Le général Joffre a demandé aux escadrilles de se mettre à la disposition de l’artillerie, à l’image de ce qui existe mais à toute petite dose au 22e régiment d’artillerie de campagne commandé par le colonel Estienne, ancien commandant du centre aéronautique de Vincennes et futur père des chars (14).

Le lundi 7 septembre, William Hostein part donc en reconnaissance d’artillerie avec le lieutenant Pelège. « Nous atterrissons une première fois à Sézanne où nous devons prendre les ordres d’un commandant d’artillerie au service duquel nous sommes ». Après avoir déjeuné, ils atterrissent ensuite près de la forêt du Gault. « Ceci fait, nous allons faire un tour sur le champ de bataille […] Le spectacle est lamentable. Dans une tranchée il y a environ deux cents Allemands, les uns morts, les autres n’en ont plus pour longtemps ; quelques-uns ont encore la force de parler et nous suppliaient de les secourir, nous n’avons rien ni ne pouvons rien faire pour eux. Mon cœur est aussi dur qu’une pierre et je reste insensible à leurs prières. Sur le champ de bataille je ramasse un fusil pour donner à ma Suzanne chérie ainsi que deux capotes, un sabre, un casque, un bidon, une cartouchière. Vers 4 heures je fis aussi une reconnaissance pour découvrir les batteries allemandes. Cela fait, j’atterris tout à côté de nos artilleurs à qui je donne mes renseignements et aussitôt le bombardement commence. Ma journée était terminée, je regagnais Romilly tout heureux de ma journée. Les Allemands avaient reçu une rude volée et étaient en déroute vers le nord. »

Faute de documents comme le journal de marche de l’escadrille D 6 (15), on retrouve trace de l’action des avions dans des Journaux de marche et d’opérations (JMO) de régiments d’artillerie du secteur. Dans celui de la 3e batterie du 50e régiment d’artillerie de campagne, par exemple : « Par reconnaissance d’avion il a été signalé l’occupation par les Allemands des lisières nord du Bout-du-Val et l’organisation défensive de la croupe sud de la Pommerose. » La batterie bombarde ces sites après 18 h.

Le lendemain, 8 septembre, William Hostein ne sort pas mais la D 6 reste active. « Plusieurs appareils sont partis en reconnaissance. Le temps est menaçant. Un de nos appareils rentre à 17 h, l’autre a capoté. C’est le caporal Luxer. » Le 8, toujours dans le JMO du 7e RAC : « le 2e groupe à l’est et tout près de la route de Soigny, à 400 m au nord de la Recoude, tire d’abord sur une batterie signalée par avion près de Bergères-sous-Montmirail et fait un réglage avec avion ».

Mais revenons au journal de William Hostein à la date du 9 septembre : « Vers 6 heures mon capitaine me donne l’ordre de partir avec le lieutenant de Marliave. Nous traversons une mer de nuages, nous montons jusqu’à 2.000 mètres et nous nous dirigeons vers le nord en passant par Sézanne, Montmirail, Champaubert où nous voyons de nombreuses troupes. Nous voyageons ainsi pendant 2 h 15. » Hostein et Marliave (16) se posent à Charleville où les attend le capitaine Degorge. « Dans ma descente, une batterie allemande nous envoie sans succès des coups de canon. Mon passager et moi avons souri ». Leur repas terminé, ils vont voir le champ de bataille. « Le spectacle est horrible. Partout des morts, déjà en décomposition, des fusils cassés, des sacs éventrés dénotent une lutte acharnée et tous ces braves – ils sont bien une centaine – tombés au champ d’honneur, sont la proie des mouches et des corbeaux. Il faut avoir vu cette horrible chose pour se rendre compte de ce qu’est la guerre : c’est affreux ! Affreux ! »

Vers 3 h le capitaine leur demande de rechercher une batterie allemande. « A Saint-Prix, derrière un mamelon, nous découvrons le groupe meurtrier. Nous repérons exactement sa position puis à la hâte portons notre renseignement. Mon passager et moi avons le sourire. Qu’est-ce qu’ils vont prendre. En effet, trente minutes après, notre petit 75 anéantissait les dix-huit canons allemands. C’étaient des obusiers. Il est 5 h 45 quand je quitte Charleville pour me rendre à Romilly où j’atterris à 18 h 20 tout heureux de ma journée ».

Le 10 septembre, le mauvais temps empêche William Hostein de se rendre Château-Thierry. « Mon capitaine est allé voir le résultat de ma reconnaissance de la veille […] Des cadavres éventrés ou complètement en lambeaux gisent çà et là. » Le temps est toujours très mauvais le 11. La journée se passe à ne rien faire.

Le 12 septembre, « il pleut toujours. Le journal nous est apporté par un camarade. Les nouvelles sont bonnes. Les Allemands fuient […] Ceci nous fait passer un instant agréable ». William Hostein reconnait qu’il appartient bien « aux privilégiés de la guerre ».

La bataille de la Marne – la bataille des deux Morins pour Hostein plus précisément – se termine. La guerre va désormais changer de visage. Pour William Hostein et la D6, cela fait plusieurs jours que le mauvais temps y a mis fin. Après être descendue jusqu’à Romilly, l’escadrille D 6 va pouvoir reprendre la direction du nord.

 

Chapitre 6 – Reims en feu

De la pluie, encore de la pluie. Elle contraint l’escadrille D6 à l’inaction. Les journaux commentent les derniers succès français. Les 13 et 14 septembre sont consacrés… à la cantine. Les journées se passent… à ne rien faire.

Le 15 septembre,  « le temps semble meilleur qu’hier », note William Hostein. « Mon capitaine arrive vers 6 h et décide le départ pour Reims. Je pars le premier en compagnie du lieutenant de Marliave, mon fidèle compagnon de voyage avec qui je m’entends parfaitement […] Nous n’atterrissons pas à Reims, la zone étant encore bombardée. Nous atterrissons à Champ Fleury. » Le voyage a duré une heure. « Presque aussitôt nous partons en reconnaissance vers Châlons. Ce travail dura environ 35 minutes. Nous déjeunons puis avons l’ordre d’aller au 18e corps qui est à Corbeny pour travailler avec l’artillerie. Nous atterrissons dans un grand pré et attendons les ordres du colonel commandant l’artillerie. Notre mission est de rechercher les obusiers ennemis qui tirent sans relâche. Nous nous élevons jusqu’à 600 mètres et piquons vers l’ennemi, là une fusillade terrible nous accueille. Je n’exagère pas en disant que l’ennemi a tiré 10.000 cartouches et soixante coups de canon, de tout cela, je n’ai reçu qu’une balle qui a percé la coque de mon pauvre oiseau qui demeure insensible à sa blessure […] Nous avons reconnu toutes les positions ennemies. Nos renseignements donnés, nous repartons régler le tir. » Hostein et Marliave ont donc accompli quatre missions ce jour-là, dont deux au profit de l’artillerie.

Mauvaise nuit : « Le canon n’a cessé de gronder toute la nuit. Je n’ai pas très bien dormi. » Le capitaine Degorge lui demande d’être prêt à remplacer une des deux avions prévus pour la mission, en cas de panne. « Je suis toujours prêt. Le lieutenant de Marliave, mon passager m’apprend que je suis proposé pour la Médaille militaire. » Vers 3 heures, les deux avions prévus partent. Le lieutenant Zappeli emmène le lieutenant de Marliave alors que le sergent Clarysse part avec son mécanicien. « Dans la soirée nous apprenons que ces deux appareils ont été cassés, tous les deux ont capoté au cours de leur reconnaissance. » Cette journée du 16 septembre se termine par la chute, à Champflery, du caporal Chapier (17), et de son mécanicien, le soldat Clou (18).

« Le canon n’a cessé de gronder toute la nuit », constate, le 17, William Hostein qui découvre, « à l’aube, de hautes colonnes de fumée qui s’élèvent vers le ciel noir. C’est Reims qui brûle ! » Avec le lieutenant de Marliave, il se prépare pour une longue mission de reconnaissance. « A 11 heures je vais enterrer les deux amis qui sont tombés hier. La cérémonie religieuse se passa dans l’humble église de Champfleury. A 11 h 30, tout était terminé. » La pluie interdit tout vol. Il assiste, le reste de la journée, à un triste spectacle : « Nous déjeunons et regardons tomber les obus sur la ville qui brûle. Lorsque nous nous couchons, le vent et la pluie font rage. Le ciel tout rouge de feu semble en furie. Le spectacle de Reims en flammes et des obus qui tombent sans cesse sur la ville est terrifiant, épouvantable. »

Le 18 septembre, Hostein et Marliave tentent de profiter d’une éclaircie. Ils décollent mais le vent est si violent qu’ils doivent se poser quelques kilomètres plus loin. « Du haut de la colline où j’ai atterri, le spectacle est unique. Je vois très bien les obus qui tombent sur Reims, qu’ils incendient. Nos artilleurs répondent, la lutte est rude et le bruit assourdissant […] Oh ! que je rage ! »

Les observations vont continuer le lendemain, toujours avec le lieutenant de Marliave et le Deperdussin D81, au profit du 18e corps. Derniers vols après un nouveau déplacement

Le dimanche 20 septembre débute par l’apparition d’un avion allemand, au-dessus du terrain occupé par l’escadrille D6, à Champfleury, près de Reims. « Un Aviatik passe au-dessus de notre camp. » Avant de se poser, sans doute en raison d’une panne. « Mon capitaine va en auto vers le lieu de l’accident. Vingt minutes s’écoulent puis nous voyons descendre de l’auto en compagnie du capitaine un homme vêtu de cuir, la figure ensanglantée. C’est le pilote. »Il s’agit, selon toute vraisemblance du DFW B1 n°B451, posé à Jonchery-sur-Vesle, à l’ouest de Reims, qui sera ensuite exposé aux Invalides, à Paris (19).

William Hostein est ensuite envoyé en reconnaissance. « Le temps est menaçant. Je m’élève puis me dirige vers Rosny. Après quinze minutes de vol très pénible, la pluie se met à tomber abondamment. Je n’y vois plus rien. D’accord avec mon passager, je fais demi-tour et rentre au champ. Il pleut très fort quand j’atterris. Je suis de fort mauvaise humeur. Après déjeuner et pour me récompenser, mon capitaine m’offre du champagne puis le temps étant meilleur, je pars à nouveau en reconnaissance. Une panne me surprit en cours de route. J’ai réparé puis continué jusqu’au lieu d’atterrissage. Là, nous prenons des ordres et repartons à la recherche des batteries ennemies. Notre reconnaissance terminée, nous portons notre renseignement. A 17h30, je regagne Ville-en-Tardenois, notre nouveau terrain.

William Hostein ne va pas repartir en mission avant le 23 septembre. Toujours avec le lieutenant de Marliave. « Nous nous dirigeons vers Reims pour prendre de la hauteur. Une légère brume rampe dans la vallée. Le temps est beau mais à 1.800 mètres il fait très froid. Je volais depuis environ 1 h 30, ma reconnaissance était presque terminée. Nous avions repéré trente-cinq batteries allemandes quand je m’aperçus qu’on nous tirait dessus. Comme à l’habitude, les obus éclataient trop bas, ça m’amusait. Soudain un obus éclata à quinze mètres à gauche suivi d’un autre qui éclata quelques mètres au-dessus de mon appareil puis vingt, trente ou quarante, je ne sais combien d’obus éclatèrent tout près de moi. L’instant était critique. Pour parer à ce danger immédiat, je piquai, puis en faisant des virages, je parvins à dérégler le tir puis à m’échapper. Ouf, nous l’avons échappé belle. » Un éclat d’obus avait traversé une aile : « un centimètre plus à droite, cet éclat cassait les longerons et c’était la chute mortelle. »

« Le lieutenant de Marliave conta notre aventure au général de Maud’huy puis me présenta. Le général me félicita paternellement et me promit de me citer à l’ordre de l’armée puis me faire obtenir la Médaille militaire ». Après un repas, William Hostein et le lieutenant de Marliave sont repartis pour une nouvelle reconnaissance.

Le lendemain, 24 septembre, William Hostein s’est occupé de panser les plaies de son Deperdussin. « De bonne heure je m’occupais de réparer mon moteur qui est fatigué ayant tourné près de 40 heures. Cette journée se passa dans le cambouis. » L’entretien va durer plus longtemps que prévu puisque le moteur n’est remonté que le 26 septembre. « Je l’essaye, tout va bien. Je suis prêt pour les reconnaissances. Le lieutenant Zappeli est décoré de la Légion d’honneur. »

Le dimanche 27 septembre « le temps est quelque peu nuageux et brumeux. Vers 2 heures le ciel s’éclaircit. Je pars en reconnaissance avec le lieutenant Marliave. Nous allons vers Laon puis évoluons sur les lignes françaises – n’étant qu’à 500 mètres. Nous reconnaissons les positions des batteries ennemies puis portons notre renseignement à Maizy (20). Le général nous attend en compagnie du capitaine Degorge. Une matinée de repos puis je repars pour une nouvelle reconnaissance. Je monte rapidement à 1.000 mètres. Soudain un appareil allemand, un Albatros, passe à quelques centaines de mètres de ma route, mon passager lui dirige cinq balles puis nous continuons notre reconnaissance tout en surveillant notre ennemi qui disparaît dans le soleil. Je m’apprêtais à regagner mon terrain d’atterrissage quand un autre appareil, un Taube cette fois, était à 200 mètres au-dessus de mon oiseau et je n’avais plus une seule cartouche pour lui répondre. Il me jeta sans succès une bombe puis fit marcher sa mitrailleuse sans plus de succès. L’incident se termina ainsi, je portais mon renseignement sans attendre puis rentrais à Ville-en-Tardenois. »

Les 28, 29 et 30 septembre sont jours de repos pour William Hostein. Courrier, promenades…

Notes

(1) Ce journal nous a été remis par sa fille Jacqueline, par l’intermédiaire de François Tulasne.

(2) Capitaine René Degorge. Il a commandé l’escadrille du 27 mai 1914 au 1er décembre 1916.

(3) Lieutenant Jean Devienne, décédé le 4 septembre 1914, à Villeneuve-lès-Charleville, à la suite d’un accident, avec le lieutenant Jacques Banéat (observateur). Son frère Émile a également été pilote.

(4) Capitaine Alfred Zappelli, décédé le 6 novembre 1915.

(5) Sergent Alfred Mathéron, rayé du personnel navigant en 1915.

(6) Caporal Émile Golfier, décédé le 16 mars 1917 à l’escadrille C  66.

(7) André Voisin a été nommé au centre d’observation de Mézières début août. Il est resté dans l’aviation, passant son brevet de pilote début 1915. Après la guerre, il a notamment commandé le 31e régiment d’aviation de Tours, fin 1929. Nommé général en 1931.

(8) Pierre Capitrel sera nommé comme observateur à la VIe armée et servira, au cours de cette guerre, au sein de la mission française en Roumanie.

(9) Pierre Dominique Costantini, de Sartène, en Corse. Journaliste. Un des fondateurs de la Ligue des volontaires français contre le bolchévisme, arrêté à Sigmaringen en 1944.

(10) Gabriel Pelège, originaire de la Creuse. Il deviendra pilote en 1916.

(11) Jules Lecuyot, mécanicien.

(12) Le lieutenant Jacques Banéat, originaire de Rennes, venait du 9e régiment de dragons. Il avait 26 ans. Le pilote était le lieutenant Jean Devienne, originaire de Lyon.

(13) Cavalier, observateur en avion, il deviendra pilote en obtenant son brevet en avril 1916, à Tours. Décédé dans un accident d’avion, à l’escadrille C212, le 30 avril 1917.

(14) La section ne comportait que deux avions et deux pilotes, le lieutenant Pierre Morel et le maréchal des logis Damberville ; le journal de marche et d’opérations du 22e RAC est d’ailleurs très discret sur cette section d’avions, des Couade qui se déplacent par voie terrestre, comme les canons.

(15) L’essentiel des documents du Service historique de l’armée de l’air a disparu en juin 1940, peut-être lors du repli à Nazelles-Négron.

(16) Guy de Marliave est artilleur de formation. Son père a été contre-amiral et son grand-père, officier d’artillerie également. Il a commencé la guerre au 14e RAC de Tarbes, régiment du 18e corps d’armée. Lieutenant orienteur au 2e groupe, il a été détaché le 28 août 1914 comme observateur en aéroplane.

(17) Louis Chapier, 23 ans, originaire de Moulins.

(18) Julien Clout, 23 ans, de Paris.

(19) A cette époque, les avions allemands étaient appelés Aviatik (biplans) et Taube (monoplans) sans autre distinction.

(20) Entre Soissons et Reims.

(21) Observateur, Félix Robo vient du 14e régiment d’artillerie.

Une réponse à to “Le journal de guerre de William Hostein (chapitre 9)”

  • hostein andre:

    monsieur je tiens a vous feliciter pour ces documents sur mon qrand oncle je possede certains info et photos de cette periode cordialement tel 0610989224

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