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31e escadre de bombardement

Équipages dans la tourmente

Le site de Vincent Lemaire sur la 31e escadre, de 1937 à 1942.

Le salut de Paul Claudel à Marcel Jauneaud

En 1922, Paul Claudel, écrivain mais également ambassadeur au Japon,salue le travail du commandant Marcel Jauneaud à la tête de la mission aéronautique française au Japon (du 19 juillet 1921 au 1er septembre 1922). Une copie de sa lettre figure au Service historique de la Défense.

Le lieutenant-colonel Marcel Jauneaud et son état-major, en 1931.

Marcel Jauneaud a dirigé le 31e régiment d’aviation de Tours, de 1928 à 1931. C’est l’avant-dernier acte chaotique  d’une carrière tumultueuse à laquelle il a mis fin après avoir été « placardisé » au Service historique de l’armée en 1932.  Retiré à Mettray où il a fondé Bekoto, société de couveuses automatiques, le colonel Marcel Jauneaud a pourtant repris du service en 1939, nommé à la tête de la base aérienne de Tours. Pas pour longtemps car il a été définitivement « viré » de l’armée après un heurt avec son supérieur hiérarchique, le général Massenet Royer de Marancour, le 11 novembre 1939.

Marcel Jauneaud, saint-cyrien et breveté d’état-major, a découvert l’aviation lors de la Première Guerre mondiale, commencée au 112e régiment d’infanterie : observateur, pilote breveté le 5 septembre 1915 (n°1524), pilote d’escadrille (MF 19), commandant d’escadrille (MF 71), commandant l’aéronautique du 30e corps d’armée, commandant l’aéronautique du 1er corps d’armée colonial (escadrilles 51 et 260). Après avoir dirigé un groupe du 34e régiment d’aviation, il est envoyé au Japon à la tête de la mission aéronautique française. Son adjoint est le capitaine Roger Poidatz (1) qui en profitera pour écrire, sous le nom de Thomas Raucat, un livre intitulé « L’Honorable Partie de campagne » (2), un grand classique sur le thème du « voyage d’un Français au Japon ».

Une copie de la lettre adressée par Paul Claudel, ambassadeur de France au Japon à M. Poincaré, président du Conseil, ministre des Affaires étrangères, figure dans le dossier personnel du colonel Jauneaud, au Service historique de la Défense, au château de Vincennes. Elle est datée du 1er septembre 1922 (Direction des Affaires politiques et commerciales, note n°134) :

« L’aviation militaire au Japon »

« Par le paquebot Empress of Australia (3) qui quitte demain Yokohama, le commandant Marcel Jauneaud part pour la France ayant terminé sa mission au Japon. Successeur du colonel Faure qui a laissé ici de profonds souvenirs, le commandant Jauneaud n’avait pas été chargé ici d’une mission technique, dans le sens étroit du mot, il avait surtout pour tâche d’enseigner aux dirigeants de l’armée japonaise le rôle stratégique que l’aviation avait à jouer dans les guerres futures. Dans cette tâche ce n’est pas assez dire que notre compatriote, grâce à sa remarquable intelligence, à sa connaissance approfondie de la question et à ce don si rare d’appliquer à une situation nouvelle des leçons de l’expérience, a brillamment réussi. On peut dire qu’il est en train de produire dans les esprits pourtant si lents et si réfléchis qui dirigent l’armée japonaise une véritable révolution. L’idée fort simple que je serais tenté d’appeler géniale du commandant Jauneaud, si je ne craignais de nuire à la réputation de cet officier en employant un adjectif aussi malsonnant, c’est que le Japon par sa situation géographique et politique est le pays par excellence où la conquête la plus récente de l’aviation doit trouver son emploi. Je veux parler du grand avion à rayon d’action de plusieurs milliers de kilomètres, actionné par des moteurs multiples pouvant se suppléer réciproquement et ainsi garanti de tout risque de panne, garni d’un grand nombre de mitrailleuses et même de canons et pouvant porter une charge de bombardement de 1.000 kilogrammes. Cet engin, de l’avis des techniciens, est aujourd’hui parfaitement réalisable. Si le Japon, comme il paraît bien en avoir l’intention, adopte le programme de notre compatriote, les conséquences sautent aux yeux. Il est désormais à l’abri de toute attaque de la flotte américaine dont les cuirassés ne risqueraient pas une destruction presque sûre et dont les « carriers » sont hors d’état de porter des oiseaux mécaniques de cette dimension.

« C’est le Japon maître de l’Extrême-Orient par des moyens beaucoup plus économiques et par conséquence plus populaires que ceux qu’il a employés jusqu’ici.
On voit les conséquences politiques d’une situation militaire de ce genre sur laquelle j’ai déjà attiré l’attention de V.E. par un précédent rapport. Il serait exagéré de dire que toutes sont favorables à la France, mais je crois qu’il serait également exagéré de penser que des moyens matériels quelconques peuvent assurer aujourd’hui à un pays la plus complète domination d’un autre. Les événements de l’Inde et de l’Égypte le prouvent bien et les Chinois ne sont pas des Hindous, pas plus que les Japonais ne sont des Anglais. Ce qu’on peut espérer, c’est que l’action japonaise, différente en cela de ce que l’action américaine a été jusqu’à ce jour dans ce malheureux pays, s’exercerait au profit de l’ordre qui est le grand et peut-être l’unique besoin de la chine.

« Et puis, le programme du commandant Jauneaud est tel que la nature des choses aurait suffi à l’imposer un jour ou l’autre. Si la France ne se chargeait pas d’aider le Japon, les Allemands sont là qui seraient trop heureux de lui prêter leur concours. Les Anglais eux-mêmes, j’en suis sûr, ne s’y refuseraient pas. Le plan de notre compatriote entraînera pour notre industrie d’aviation et pour toutes les industries connexes de très grosses commandes. Elle nous assurera par les militaires dont nous allons assurer la formation au Japon, un prestige et une autorité dont il ne tient qu’à nous de tirer parti des maintenant, soit au point de vue politique, soit au point de vue économique.

« Le Japon a besoin, en Europe, je ne dirais pas d’un allié, mais d’un correspondant, qui le tienne en contact avec le mouvement des idées, des inventions et de la politique générale. Il ne tient qu’à vous de succéder à l’Angleterre dans ce rôle qu’elle vient assez brutalement de décliner. Je ne doute pas que le Japon ne serait pour nous un ami aussi fidèle qu’il l’a été pour nos voisins.

« Avant de partir le commandant Jauneaud a reçu des officiers avec qui il s’est trouvé en rapports les protestations les plus flatteuses. Les hautes autorités militaires spécialement le général Akiyama, chef de l’état-major général (4), que ses idées ont vivement frappé, désirent son retour qui pourrait se faire l’année prochaine. D’importants crédits pour l’aviation figurent au budget en préparation. De nombreux officiers sont déjà partis pour la France, et, d’après ce qu’il a dit au commandant Jauneaud, le général Inouyé, lui-même, chef suprême de l’aviation japonaise, se mettrait prochainement en route. » (5)

Paul Claudel

Lien

Lire également le portrait de Marcel Jauneaud dans l’article consacré aux commandants du 31e régiment d’aviation de Tours : Lire l’article

Notes

(1) Roger Poidatz, polytechnicien, chef du service photo de la 10e armée pendant la guerre, n’était que lieutenant mais il a été nommé capitaine à titre fictif, à la demande du gouvernement japonais.

(2) Ce livre a été publié en 1924, chez Gallimard. Il a été illustré par Fujita. Roger Poidatz a été le parrain d’une des filles de Marcel Jauneaud.

(3) Le RMS Empress of Australia de la Canadian Pacific Steamships, ancien SS Tirpitz, était un paquebot construit en 1913 à Stettin (Pologne) pour la compagnie allemande Vulcan AG. Il a été donné en réparation de guerre. Il s’est appelé Empress of China en 1921 puis Empress of Australia en 1922.

(4) Général Akiyama Yoshifuru (né le 9 février 1859, décédé le 4 novembre 1930 à Matsuyama, île de Shikoku). Il a notamment commandé la garde impériale.

(5) Le 17 janvier 1923, Marcel Jauneaud a accueilli une délégation de l’aéronautique japonaise en tournée en Europe. Il a emmené, lui-même, le colonel commandant la mission japonaise à bord d’un Breguet 14 A2.

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