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31e escadre de bombardement

Équipages dans la tourmente

Le site de Vincent Lemaire sur la 31e escadre, de 1937 à 1942.

Louis Greuet lève le voile sur le retour à Tours

1919 – 1921. Muté à l’escadrille Br 226, Louis Greuet l’a suivie de Mérignac à Tours. Il a connu les débuts du 1er régiment d’aviation d’observation, devenu 31e RA en août 1920. Électricien de métier, il a profité de son service militaire pour prendre l’air.

Les courriers de Louis Greuet sont marqués de l'insigne de l'escadrille Br 226.

Quelques lignes dans le courrier qu’il adresse à son épouse, Jeanne ; quelques photos et des dessins. C’est à la fois peu de chose mais aussi un précieux témoignage que nous offre Louis Greuet, mobilisé à la fin de la guerre et qui, la paix revenue, a effectué son service militaire au camp d’aviation de Tours. Un témoignage précieux car cette période, qui suit le départ des Américains (1), est peu connue. Floue. C’est celle du retour de l’aviation française sur le terrain qu’elle a créé en octobre 1915, avec la mise en place du groupement aéronautique n° 1 qui va donner naissance au 1er régiment d’aviation d’observation le 1er janvier 1920, avant de devenir 31e régiment le 1er août. Les quelques lettres que Louis Greuet a laissées, sont l’occasion de lever un coin du voile.

Électricien d’aviation

Spad et Bessonneau sous la plume de Louis Greuet.

Louis Greuet est né à Saint-Quentin, dans l’Aisne. « Pour comprendre pourquoi mon père a été affecté comme électricien dans une unité d’aviation, il faut savoir qu’étant réfugié à Paris, il a travaillé comme monteur électricien dans les ateliers des aéroplanes Caudron d’avril à septembre 1917 », explique son fils, Jacques qui nous a fait parvenir ces superbes documents. « Ensuite, il a travaillé comme électricien dans les ateliers de P. Levasseur (constructions aéronautiques et fabrication d’hélices) jusqu’à son incorporation en avril 1918. Entre-temps, il a passé un examen à Saint-Cyr le 12 février 1918, pour servir comme électricien dans l’aviation, et a été reçu avec 18/20 pour la théorie et 17/20 pour la pratique. »

A Mérignac avec l’escadrille Br 226

Louis Greuet a été incorporé le 15 avril 1918 au 1er régiment du génie avant de rejoindre, juste après l’armistice, le 28e génie. Il passe dans l’aviation, au 2e groupe d’aviation (2), le 18 avril 1919. Puis il est affecté à l’escadrille Br 226 le 20 juin 1919.

Cette escadrille est alors à Mérignac, dans la banlieue de Bordeaux où elle a été mise à la disposition du ministère du Commerce pour étudier la mise en place d’une ligne postale entre Paris et Bordeaux. Certains éléments ont rejoint l’Indre. Comme son nom l’indique, cette escadrille était équipée de Breguet 14 A2 (3).

Il est souvent écrit que le groupement aéronautique n° 1 a été constitué autour de trois escadrilles arrivées successivement à Tours : la Sal 277, la Br 226 puis la Sal 10. C’est, hélas ! bien plus compliqué. Le GA 1 (4) a été constitué à partir de trois groupes d’observation qui, au final, n’ont conservé qu’une escadrille chacun : Sal 277 pour le GO 144, Br 226 pour le GO 134, Sal 10 pour le GO 130. D’où l’impression, souvent reprise depuis, que seules ces trois escadrilles sont venues à Tours (5).

De Mérignac à Tours

Voici pour le décor. Mais revenons à Louis Greuet. Il a donc été affecté à la Br 226 le 20 juin 1919. « Aujourd’hui dimanche, je vais rester au parc. Sortir, je n’en ai pas envie », écrit-il le 19 juillet. Il dessine. Plutôt bien. Notamment les Spad et les Bessonneau de Mérignac.

Il écrit sur du papier récupéré auprès de l’YMCA (6), l’association de la jeunesse chrétienne américaine. On y voit un tampon de l’escadrille Br 226, le poussin sortant de sa coquille, une paire de jumelles autour du cou.

Louis Greuet, au centre, devant un Breguet 14, à Tours. On peut penser que cet avion de la Br 226 a été modifié pour le courrier postal. En effet, la place arrière a eu droit à un saute-vent à la place de la tourelle.

Un courrier du 24 août, à 10 h, daté de Tours, permet de dire qu’il est en Touraine à cette date. On peut penser que la Br 226 est arrivée le 25 juillet, en même temps que sa sœur du groupe d’observation 134, la Sal 56 qui venait du Bourget (7). L’escadrille de Louis Greuet est arrivée avec ses avions, des Breguet 14 A2. Une photo de l’un d’eux, prise à Tours, permet de voir que la tourelle arrière a été remplacée par un pare-brise, sans doute en raison des essais de transport commercial effectués par cette escadrille.

Le GA 1 se met en place. Le 15 octobre 1919, Louis quitte l’escadrille Br 226 pour le parc aéronautique n° 9. C’est une conséquence logique de ce que l’on nomme aujourd’hui un changement de format. Louis Greuet, qui est électricien, est muté au parc qui va regrouper tous les techniciens, les observateurs, mais aussi les pilotes chargés de réceptionner les avions. Le personnel de la Sal 277, arrivée à Tours à la mi-avril, a connu le même sort en étant muté au parc n° 9 dès le 22 août.

Les débuts du 1er régiment d’aviation d’observation

Louis Greuet est nommé caporal le 25 décembre 1919. Le GA 1 disparaît le 31 décembre de la même année pour devenir 1er RAO.

Le 10 janvier, il écrit : « En ce moment j’ai beaucoup de travail. On forme le 1er régiment d’aviation, alors on change tout de place ; les bureaux, les ateliers, etc. Si bien que je suis obligé de faire changer l’emplacement des lampes, des téléphones et des moteurs. Demain matin je descends à Tours faire une installation chez un épicier. »

Il revient sur son activité quelques jours plus tard, le 22 janvier. « En ce moment j’ai beaucoup de travail, il me faut installer des postes de TSF sur tous les avions des escadrilles nouvellement formées (8). Il faut aussi que j’installe des horloges électriques dans tout le camp. J’ai de l’ouvrage par-dessus la tête. Je n’ai guère le temps de m’ennuyer. »   Les escadrilles portent désormais un numéro. Il s’agit, à Tours, des escadrilles 3, 5 et 7. Même si une filiation les lie directement aux escadrilles de la Grande Guerre, c’est sous ce seul nom qu’elles vont apparaître, dans les carnets de vol comme dans les journaux.

La 1re escouade du 1er RAO en 1920.

Louis Greuet travaille beaucoup mais trouve également le temps de sortir. Le 16 janvier : « Hier dimanche je suis allé à l’Halambra à Tours avec Millet. » L’Alhambra était au 38 rue Nationale (la nationale 10 lorsqu’elle traverse Tours, anciennement rue Royale), pas très loin du pont Wilson. Cette partie de la rue principale de Tours a été détruite lors des bombardements de la Seconde Guerre mondiale. L’Alhambra était le théâtre consacré l’opérette. Louis Greuet est sans doute allé voir « La Petite Carmen ».

Pilotes et mécaniciens, à Tours.

Manifestation de militaires et grèves

Dans un courrier du 11 avril, il nous en dit un peu plus sur ses conditions d’existence. Notamment qu’il vit en ville, bien loin du camp : « Ce matin je suis monté au camp pour faire mon cours aux civils. J’ai mangé là-haut et je suis redescendu à la caserne pour t’écrire. Il fait très mauvais temps. » Louis Greuet logeait sans doute caserne Meusnier, dans l’ancien château royal de Tours, au bord de la Loire.

Louis Greuet et les autres électriciens.

Au cours des mois qui suivent, Tours, à l’image d’autres villes, est secoué par les conflits sociaux. L’armée n’y échappe pas. Un spectacle qui n’a pas l’heur de lui plaire. « Le temps me semble long, écrit-il le 23 avril. Ici la troupe a manifesté dans les rues de Tours. Je crains fort que l’émancipation ne s’aggrave. »

A sa table de travail

Les manifestations des militaires trouvent leur origine dans une décision du ministère de la Guerre de ne pas libérer les soldats de la classe 1918 qui ont écopé de punitions de prison, annonce publiée par les journaux tourangeaux le samedi 17. Le lundi 19 avril, des soldats du 501e régiment d’artillerie d’assaut (les chars) et du 8e génie se sont donc rendu rue Nationale en criant « Libération » au son de l’Internationale. Des civils se sont joints à eux. « Le commandant de Tournemire (8), major de la garnison, ayant voulu intervenir, fut accueilli aux cris de “conspuez” », commente La Dépêche. Tours n’est pas la seule ville touchée. Les mêmes faits s’étaient produits à Versailles. Bourges a également été touché aux cris de « La classe ! Pas de rabiot ». Cet épisode s’inscrit dans un ensemble de grèves qui marqueront avril et mai, notamment aux chemins de fer.

En mai, une nouvelle perspective s’offre à Louis Greuet. Un rêve. Voler. « J’ai profité du beau temps pour faire une petite promenade en avion. C’était très agréable. Je suis inscrit comme élève pilote. Si c’est accepté par le commandant, je commencerai bientôt mon apprentissage […] Nous devions remonter au camp vendredi. Mais c’est retardé et remis à demain lundi. Je commence à me faire vieux à Tours. Je vais attendre d’être nommé sergent et ensuite je chercherai à me rapprocher de Saint-Quentin. »

Photos aériennes

La possibilité offerte à Louis de passer son brevet « sur le tas » n’est pas étonnante. C’est ainsi que Victor Lasalle est devenu pilote en 1921. Henri Prat également. Victor Gruel, commandant du parc, l’a passé à Constantinople. En revanche, qu’un appelé puisse en bénéficier aurait été surprenant. Louis ne passera pas son brevet.

Il redit son plaisir de prendre l’air. Le 30 mai : « Je fais beaucoup d’installation en avion en ce moment. Je vais en profiter pour voler un peu. Il fait beau. »   Puis le 3 juin : « Ce matin j’ai encore fait une promenade de deux heures en avion. Quand je pense qu’avec ce procédé j’en aurais pour quatre heures pour aller te voir. Malheureusement je ne vais pas où je veux. » Entre-temps, le 25 mai, Louis Greuet est devenu sergent.

La lune de miel avec l’aviation continue. Avec une nouvelle activité. « Aujourd’hui – le 22 juin –  j’ai commencé à prendre des photos en avion. On doit reconstituer toute la carte de la région ». En juillet, toujours en avion, il s’entraîne au tir aérien,  au Ruchard. C’est un champ de tir proche de Chinon. Il a longtemps servi à l’entraînement au tir des aviateurs de Tours.

Les photographies aériennes prises par Louis Greuet.

Le 1er août, le 1er RAO devient 31e régiment d’aviation.

Un rêve s’envole

Après l’été, l’aviation a perdu de ses attraits. La mauvaise saison lui semble bien longue.

« Ici c’est toujours la même vie au camp. De temps à autre je descends à Tours avec Millet. Nous mangeons au restaurant et nous allons au théâtre. Ça change un peu les idées. » (16 novembre).

« Ici je suis de garde en ce moment, Millet aussi. Je ne descendrai pas à Tours avant ma prochaine permission. » (22 février 1921).

Le Salsmson 2 A2 n°3605 dans lequel Serrand a trouvé la mort, le 23 février 1921, près de Montrichard. (9)

Le thermomètre baisse et les nuages s’amoncellent. Voler peut être dangereux. Les premiers accidents arrivent. Voler n’est plus son objectif. On a « fait une quête pour acheter une couronne au pilote qui s’est tué. Le passager, un lieutenant des tanks, s’en est tiré avec deux jambes cassées. Demain j’ai trois appareils de TSF à essayer en vol, mais je me garderais bien de monter » Le pilote qui a trouvé le mort est le lieutenant Ange Serrand. Le passager était le lieutenant James, du 501e régiment d’artillerie d’assaut. L’accident a eu lieu près de Montrichard, dans la vallée du Cher.

Deux jours plus tard, le 27 février, son moral ne semble pas très haut.

« Ma chère petite Jeanne

« Encore un dimanche de bâclé bien péniblement. Ce matin je suis descendu à Tours pour assister à l’enterrement du lieutenant qui s’est tué il y a deux jours. La cérémonie était assez imposante, deux généraux, le préfet et d’autres personnalités importantes y assistaient. Plusieurs discours ont été prononcés. Ensuite je suis remonté au camp pour midi. »

Puis le 3 mars 1921 : « J’ai toujours la même vie. Hier un avion a encore capoté. Un sergent mécanicien s’est abîmé toute la figure contre le sol. Décidément ce n’est pas le moment de monter, c’est une période de déveine. »

Heureusement, un événement vient parfois modifier l’ordinaire. « Aujourd’hui, un dirigeable est venu atterrir sur le terrain. Il a fallu au moins 100 bonhommes pour attraper le guide (…) et le ramener au sol ». Il s’agit du dirigeable AT 16 (Astra-Torrès), de la Marine.

Quelques jours plus tard, un nouvel officier, le lieutenant Georges Fabron, qui apprenait à piloter, trouvait la mort dans une collision avec l’adjudant Jean Foiny, son moniteur à la section d’entraînement.

Ce sont les derniers moments du service militaire de Louis Greuet en Touraine. Le 10 mars, le général commandant le 9e corps d’armée signait son certificat de bonne conduite. La vie commençait.

Didier Lecoq

Aéroplane de Touraine 2008

Un accident de Spad 16, le 13 octobre 1920, à Tours. Un avion de passage ou un avion appartenant à une escadrille comme la Sal 47 ?

(1) Les baux des terrains réquisitionnés pour l’armée américaine ont expiré fin avril 1919, la plupart étant rendus en début de mois. Mais les derniers avions – les DH 4 de l’école de photographie aérienne – ont sans doute quitté le terrain en février, une fois les derniers élèves formés. Le camp d’aviation est resté (presque) désert plusieurs semaines.

(2) Il ne s’agit pas d’une unité mais d’un ensemble administratif  issu des débuts de l’aviation militaire. Il y avait trois groupes : le 1er administrait les formations de l’intérieur ; le 2e, l’aviation des armées du Nord, du Nord-Est et l’escadrille de Venise ;  le 3e, le théâtre des opérations extérieures. Ils ont été dissous le 1er janvier 1920.

(3) Elle appartient au groupe d’observation 134.

(3) Histoire de corser un peu plus le tableau, précisons qu’une première mouture du GA 1 a été créée à Metz (GO 144, GO 125, GC 11, etc.). Le GA 1 était commandé par Charles des Isnards, futur député, premier chef de l’escadrille Br 226 en 1917.

(4) En 1928, l’historique du 31e RA publié par la Revue des Forces Aériennes, écrit par un groupe d’officiers, attribue d’ailleurs la création du régiment à ces seules escadrilles. Lorsqu’en 1929, le lieutenant-colonel Marcel Jauneaud, commandant par intérim le 31e RA, a choisi de donner le nom d’aviateurs morts pour la France, à des hangars, des bâtiments, des rues du camp, les recherches se sont limitées à ces seules trois escadrilles. Pour les autres : après la dissolution, l’oubli.

(5) La mue est encore plus compliquée pour le GO 144 arrivé le premier à Tours, composé de la Sal 277 dont les Salmson 2 A2 ont défilé à Tours le 14 juillet ; de la Sal 47 et de deux escadrilles dites « réduites », la Br 44 et la Br 275 (sans doute sans avions !). Sans oublier la section photographique n°40.

(6) Young Men’s Christian Association.

(7) Les carnets de comptabilité en campagne de l’escadrille 226 s’arrêtent au quatrième trimestre 1918. Ceux de la 56 vont plus loin, jusqu’à l’installation de l’escadrille à Tours, le 25 juillet. L’ordre de départ a été donné le 23. Ces carnets ne mentionnent pas les avions mais uniquement le personnel et les effets.  On peut penser qe la Sal 56 est venue avec des avions. Elle travaillait, avec la 226, à la ligne aérienne Paris – Bordeaux, l’une depuis Mérignac (226), l’autre depuis Le Bourget (56). C’est quand le groupe est passé de deux à une escadrille de six avions que la 56 a dû stocker sur place ses Salmson.

(8) Père de Guillaume de Tournemire né cette même année à Tours.

(9) Le 4 juillet 1921, un autre Salmson 2 A2 était victime d’un accident. Il portait le numéro 3.470. Ce Salmson, selon la gendarmerie, portait un cor de chasse comme insigne. Y a-t-il un rapport avec l’insigne personnel de l’as de la Première Guerre mondiale, Armand de Turenne qui commandait l’escadrille 9 en 1921.

Un grand merci à Jacques Greuet qui nous a communiqué tous ces documents ayant appartenu à son père et qui nous a permis de les  mettre en ligne. Didier Lecoq

Quelques avions de passage photographiés par Louis Greuet

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