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31e escadre de bombardement

Équipages dans la tourmente

Le site de Vincent Lemaire sur la 31e escadre, de 1937 à 1942.

Paris – Dakar en Goliath avec Maurice Guillemot

C’est à Bléré que Maurice Guillemot, originaire de Paris, est décédé. Au sortir de la Première Guerre mondiale, il avait participé à la tentative malheureuse de liaison entre Paris et Dakar avec un Farman Goliath. Il en avait fait le récit dans la revue Je Sait Tout, en 1919.

« Dimanche 10 août, dîner à Toussus-le-Noble. Nous observons la Lune qui se lève, car c’est elle qui nous fera paraître notre tâche plus facile ; notre raid est très pacifique, cette fois, c’est l’ère commerciale qui commence.

« L’heure approche ; après les adieux des parents et amis, nous entrons dans la cabine, les moteurs tournent, une dame jette dans la carlingue un bouquet de roses rouges qui seront encore fraîches à Casablanca, apportant un sourire de parisienne à ses compatriotes marocaines.

« Les cales sont enlevées, il est 0h07, nous roulons 100 mètres et nous nous élevons rapidement. La nuit est très noire, mais nos yeux s’habituent vite, le terrain fuit avec rapidité, nous passons au-dessus d’une maison chère à l’un des pilotes et filons vers Blois que nous apercevons ; puis, Loches, Châtellerault, petits vers luisants dans la nuit. Je cause avec Rochefort par T.S.F., mais vers Ruffec, droit devant nous, mer de nuages… Bayonne, nouvelle mer de nuages beaucoup plus dense… Devrons-nous continuer ?… Bossoutrot regarde Coupet et ses compagnons, anciens « as » des bombardements de nuit ; ils sont impassibles…, donc en avant. Le jour se lève, c’est féerique ! Les sommets des Pyrénées émergent et semblent des îlots sur la mer. Notre antenne casse, mais Jousse sort le sac d’outils et la réparation est vite faite. Au-dessus de Tolède, nous déjeunons très confortablement. Tanger, Rabat et Casablanca répondent à mes appels, nous donnent chaque fois la direction du vent ; nous demandons des feux à l’atterrissage. Nous voyageons à 100 mètres le long de la côte pour jouir du spectacle ; Rabat surtout apparaît jolie. A 18h.30, après un tour d’honneur au-dessus de la ville, nous nous posons doucement à Casa ; beaucoup d’objectifs ; une auto nous emporte en ville à travers les ânons et les chameaux des Marocains… Décidément je préfère être dans notre « coucou » qu’en auto, les chauffeurs de l’aviation sont tous les mêmes, au Maroc comme à Paris !… Le 12, réception à Casa, et le 13 à Rabat, par le général Lyautey, le soir à l’Hôtel Excelsior, par M. Vauthier.

« Le 14 août, à 10h45, nous décollons, emportant le courrier pour Mogador et Dakar. Nous volons à 600 mètres ; temps splendide ; trois heures après, nous atterrissions à Mogador. Le 15 au matin, plein d’essence, d’huile, à 16 heures nous partons par un fort vent et des rafales de sable.

« Nous faisons du 155 kilomètres à l’heure, le thermomètre indique 35 degrés et nous sommes à 600 mètres… Cela promet… ! La nuit tombe assez rapidement, la mer de nuages recommence, nous sommes tantôt en mer, tantôt au-dessus du désert. A 1.100 mètres, il y a encore 35 degrés, on étouffe ! Je ne chôme pas, les parasites atmosphériques me gênent bien, mais je corresponds tout de même avec Mogador, Piznit et le Cassiopée, qui nous éclaire avec son phare. Vers 2 heures, le 16 août, Port-Etienne m’annonce : « Méfiez-vous des tornades à Saint-Louis »… Le jour se lève ; Dakar me répond ; nous rallions un peu la côte et l’apercevons par des trous à vingt kilomètres environ, lorsque, sans prévenir, notre hélice droite se détache et file devant nous… Bossoutrot coupe ce moteur, et nos continuons de voler avec l’autre ; mais, au bout de trente-cinq minutes, notre moteur chauffe, le pilote décide d’atterrir. J’envoie mon S.O.S., signal de détresse, mais la vitesse ayant trop diminué, l’alternateur de ma T.S.F. ne tourne plus à son régime. La portée s’en trouve considérablement diminuée et cet appel ne sera pas entendu.

« Nous traversons les nuages, prenons contact avec la plage, mais malgré l’atterrissage impeccable de Bossoutrot, l’avion vire, se met le nez à la mer et y entre. C’était le 16 août, à 7h.35. Je sors de la cabine et me jette à la nage pendant quelques mètres. Mes camarades suivent, et, en faisant la chaîne, nous débarquons armes, vivres et appareils photographiques, nous portons tout sur les dunes. Nous assistons impuissants à la destruction de notre vieux « coucou » ! Je me remets à l’eau pour sauver mes appareils de T.S.F. avec lesquels j’espère pouvoir communiquer, car, je me rends compte que mon dernier appel de détresse n’a pu être entendu. Jusqu’à midi, sous un soleil de plomb, je m’occupe à effectuer une installation de fortune ; après avoir monté une antenne, je me rends compte de l’inutilité de mes efforts, et l’après-midi se passe tout entier à combiner la confection de tentes et à discuter sur le plan à suivre. Nous décidons d’aller vers le Sud et de pousser vers l’intérieur, pour trouver de l’eau douce. Nous partons à 17 heures, après avoir fixé, sur un des mâts de cellule, une inscription portant : « Les passagers vont vers le Sud ».

« Mais, fatigués par notre voyage de nuit au-dessus de la mer, accablés par la chaleur du sable brûlant, nous n’avançons pas vite et faisons souvent halte. Nous consommons une boîte de conserves avec un demi-biscuit et buvons peu, ne possédant que six litres d’eau douce et deux de café.

« A minuit, nous nous endormons, laissant un de nous de garde. Au petit jour, mes camarades s’en vont vers l’intérieur, pensant trouver de l’eau douce. Je reste avec Bossoutrot et nous voyons un chacal.

« Enfin, l’équipe revient, épuisée, s’étant enfoncée dans des marais et n’ayant trouvé que des salines. Nous décidons de retourner à la « plage de Goliath » (comme nous l’avons baptisée depuis), pour fabriquer un alambic avec des débris de l’appareil ; Mulot et Jousse partent en avant, puis Bossoutrot, portant au bout d’un bâton le sac de vivres. Mais, après quelques heures sans halte (et sans boire), mon pied blessé à la guerre refuse de me soutenir et je dois abandonner Bizard et Boussod me traînant derrière. Ainsi séparés, nous nous acheminons en plein soleil vers les restes de notre appareil. En arrivant, je retrouve mes braves amis, sauf Lucien Coupet qui n’a pas encore rejoint. Bossoutrot est tombé devant l’appareil, le visage violet ; l’effort au soleil fut grand et, pendant deux jours, sa face congestionnée et son anéantissement m’inquiétèrent beaucoup.

« Nous recueillons goutte à goutte l’eau des radiateurs, mais très difficilement, car la mer, à chaque instant, vient interrompre notre besogne. A la tombée du jour, Léon Coupet va à la recherche de son frère et le ramène.

« Le 18, les braves mécaniciens, auxquels s’est adjoint Lucien Coupet, continuent la fabrication de l’alambic. Ils sont tous quatre, Mulot, Jousse et les deux Coupet, infatigables, malgré le soleil, la soif qui les tenaille. Les tubes à essence et à huile s’assemblent, se soudent aux réservoirs. Enfin, le plein est fait, l’essence brûle et nous sommes autour, à attendre la première perle d’eau douce…

« Une goutte, deux, jaunes d’abord ; enfin, un mince filet que nous dégustons ; cela sent la graisse et l’essence, mais qu’importe, elle n’est plus salée !… Le moral des malades remonte.

« Les jours suivants, même menu : crabes et coquillages, car nous conservons nos vingt-quatre biscuits, le chocolat et le pain d’épice pour la grande marche que nous projetons. Jousse et Mulot n’arrêtent pas la distillation ; nuit et jour, l’eau s’accumule, trente litres, puis cinquante. Bossoutrot va mieux et s’alimente. Le capitaine Bizard, qui avait un commencement de dysenterie, a recours au « pharmacien ». Les corvées de bois s’organisent. Lucien Coupet, dont l’énergie est admirable et qui a pris (depuis notre retour) la direction de l’expédition, nous réunit. Nous décidons d’attendre jusqu’au 25 août (jour où nous aurons 100 litres d’eau), pour nous diriger vers le Sud, c’est-à-dire vers Saint-Louis.

« Jousse, Mulot et les deux Coupet construisent un chariot avec le train d’atterrissage.

« Tous les soirs nous allumons un feu d’essence sur les dunes et, le jour, nous hissons un drapeau blanc, mais rien !

« Enfin, le 21, vers 10 heures, deux nègres apparaissent sur la plage, armés d’un bâton.

« Par gestes, ils nous invitent à les suivre, en nous montrant le Sud-est. Nous employons le même langage pour leur faire comprendre que nous les accompagnerons lorsque le soleil sera plus bas sur l’horizon. Le soir, Bizard, Boussod et les deux Coupet partent, armés, avec ces deux indigènes, vers l’intérieur. Nous faisons un dîner succulent : crabes, moules, boîtes de conserves, un demi-biscuit, une demi-tablette de chocolat et eau à discrétion.

« Le 22, les Coupet reviennent avec deux autres noirs, qui nous apportent du lait et du mouton cuit. Quelques instants après, une caravane de chameaux arrive, avec des goumiers ; nous apprenons que c’est l’émir de Trazza qu’on a envoyé à notre recherche. Nous attendons toute la journée, groupés autour de l’émir, qu’il soit l’heure de se mettre en route vers Méderdrah, où se trouve un administrateur blanc qui doit venir à notre rencontre. Les Maures nous offrent du thé sucré, des outres remplies de lait, un mouton cuit dans le sable. La joie pétille dans nos yeux ; nous pensons au bonheur de ceux que nous avons laissés inquiets pendant tout une semaine, lorsque le télégramme expédié sur le champ par Bizard leur parviendra.

« Le soleil décline, on se prépare. Chacun monte en croupe sur un chameau. Après deux heures de marche, nous arrivons au campement d’une tribu maraboutique. Nous y trouvons un goumier parlant un petit peu français.

« A l’étape suivant, nous nous reposons sous des tentes, et toujours… thé sucré et mouton rôti dans le sable.

« La journée se passe en bavardages ; puis, à 16 heures, arrive un interprète noir nous apportant, de la part de M. Némos, administrateur de Méderdrah, deux bouteilles de Whisky et de porto. Il est décidé que nous partirons la nuit suivante.

« Au petit jour, nous faisons une étape un peu plus longue et nous arrivons à l’heure du déjeuner près d’une palmeraie. Nous mangeons des dattes, buvons du lait. Enfin, nous repartons le 24 au matin, Jousse et moi à cheval, les autres à chameau, et arrivons à Méderdrah. Là, toujours même accueil aimable par l’adjoint de M. Némos ; nous prenons une douche, on nous prête du linge, on nous offre des apéritifs variés.

« De Méderdrah nous repartons, Bossoutrot, Mullot, Jousse et moi à cheval, Bizard, Boussod et les deux Coupet à chameaux. Nous arrivons à la nuit dans une palmeraie où il y a un campement maure ; toujours même hospitalité sous la tente, même menu, mais agrémenté du pain, de pinard, de poulet froid… Mauvaise nuit… dévorés par les moustiques ! A minuit, un orage assez violent ; à 2 heures, nous sommes tous en selle ; seul, Bizard, comme toujours, est en retard, et cherche son sac…

« Bossoutrot, que le galop a courbaturé, reprend sa chamelle et la colonne s’ébranle ; nous côtoyons un marigot, la piste est illuminée par les éclairs ; au petit jour, deux indigènes s’arrêtent et l’un tue un serpent : le décor change un peu d’aspect, des arbres deviennent de plus en plus gros, la verdure augmente, le pays semble moins désolé.

« La chamelle de Bossoutrot ne veut plus avancer et perd un mètre tous les dix pas sur le reste de la caravane ; il reprend mon cheval. Perché sur sa chamelle, je me suis juré de le venger et c’est au trot que nous rejoignons la colonne, qui nous attendait pour traverser le Sénégal. De l’autre côté du fleuve, des cocotiers immenses, des maisons ; enfin, un commencement de vie civilisée. Commandant d’armes, administrateur, tous nous font fête ; nous traversons le fleuve, mais le vent s’est élevé, et de véritables petites vagues d’un mètre de haut manquent de nous faire couler ! Nouvelle douche, un brin de toilette… un bateau en vue, le Baum ; il accoste, nous sommes invités à boire une coupe de champagne par le gouverneur du Haut-Sénégal et rentrons à terre pour l’apéritif, cher aux coloniaux. M. Yon, l’administrateur, le lendemain, nous montre sa basse-cour… une biche, un macaque et un mignon petit lion qui nous fait la grimace, mais que l’on caresse de force. Nouvelle réception chez le capitaine commandant d’armes et, le lendemain, départ sur un vilain bateau à aubes, sans cabines et sans cuisine, qui mettra plus de vingt-quatre heures pour nous mener à Saint-Louis…, donc, boîtes de conserves !… Chaleur torride à midi et moustiques la nuit !… »

Une réception chaleureuse

« A Saint-Louis, la ville illuminée, sur le quai, toute la population ; nous débarquons, présentations, gouverneur et officiers. Chacun d’eux s’empare de l’un de nous et ils nous conduisent chez eux en voiture. Rendez-vous pour dîner, le soir, chez le gouverneur du Sénégal. Réception charmante par Mme Didelot ! Le lendemain, après avoir pu renouveler un peu nos vêtements et notre linge, enfin ! nous sommes reçus par le gouverneur de Mauritanie, M. le colonel Gaden et, le surlendemain, nous prenons le chemin de la gare, via Dakar, où, malgré l’heure matinale, nous trouvons tous nos hôtes réunis, nous souhaitant bon voyage.

« Huit heures : notre train démarre et, ma foi, file plus vite que nous ne le pensions, faisant ses 200 kilomètres dans sa journée. A moitié chemin, une demi-heure d’arrêt, déjeuner au buffet ; décidément, cela sent le retour. Rufisque et Dakar, enfin, à 18 heures. Nous sommes reçus par deux officiers, accueil un peu frais nous semble-t-il ! Invitation pour le lendemain, mais sans les mécanos ! Nos braves mécanos, pourquoi cette séparation ? N’ont-ils pas, comme nous, été à la peine, ne leur devons-nous pas presque la vie ? Nous courons à la recherche d’un hôtel, sommes reçus très cordialement par le gouverneur et le général Bonnier ; puis le général Morisso nous réunit avant notre départ, cette fois, tous les huit, sans distinction de grade. Enfin, c’est notre départ sur le Mingrélie, petit bateau de la compagnie Paquet, où nous n’avons pas perdu notre temps, grâce à l’amabilité du commandant qui nous a appris à faire le point. Escales à Las Palmas, Tanger et Gibraltar. Débarquement à Marseille par la pluie et sous les cinémas. Là, s’arrête notre aventure, mais qu’il me soit permis, avant de clore ce récit, de remercier tous ceux que l’aviation intéresse et qui nous ont témoigné tant de sympathie. »

Lieutenant Ratbert Guillemot

> Je Sais Tout 1919

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