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31e escadre de bombardement

Équipages dans la tourmente

Le site de Vincent Lemaire sur la 31e escadre, de 1937 à 1942.

Le looping du directeur de “ la Touraine Républicaine ”

André Chevalier avait attiré l’attention avant le meeting de 1922, en demandant son annulation à quelques heures de l’ouverture. En cause, une publicité pour le journal Le Merle Blanc qu’il accusait de propagande communiste ! Deux années plus tard, l’incident est oublié. Et lors du meeting de 1924, à la Gloriette, Pitot sur un Amiot-SECM l’emmène faire un peu de voltige dans le ciel de Tours. Récit.

1924

“ Comment j’ai fait mes premiers loopings avec Pitot ”

« Je venais d’arriver au terrain lorsque M. Raymond, bras droit de l’Aéro-Club vint à ma rencontre et à brûle… gilet :

– Vous voulez monter en avion ?

– Je crois bien.

« Un grand monsieur me prit en pitié et, un pli sarcastique à sa lèvre rasée :

– Que désirez-vous ? Promenade en « pépère » ou voyage chahuté ?

Prudemment, je hochai la tête.

– Entre les deux, répondis-je.

– C’est bien, suivez-moi.

« Je le suivis, à peu près comme le condamné à mort suit ces messieurs de la justice après son dernier réveil. Je n’ai pas peur, non… mais enfin…

« Je connaissais peu Pitot, le pilote qu’on me destinait et je réfléchissais que le nom de Fronval m’eut inspiré plus de confiance. Combien j’avais tort ! Comme j’étais injuste ! Je m’en aperçus promptement.

« Je passai ainsi, la tête baissée, sur le front de bandière des spectateurs qui me considéraient curieusement, à la manière d’un fou échappé de son asile. Au fond si l’un d’entre eux m’avait offert sa place, je lui eusse peut-être laissé la mienne… Mais aucun n’en avait envie. Du moins aucun ne le manifesta et je marchai résolument au sacrifice – vers mon destin.

« Mon destin c’était ce biplace jaune vert aux deux plans rigides rayés de filets rouges. Je l’auscultai sans enthousiasme. Mon destin c’était aussi ce grand garçon flegmatique aux larges yeux sombres et veloutés, à la physionomie placide, aux attitudes nonchalantes. Mais il avait dans le calme du regard une telle certitude et une telle énergie que je me sentis aussitôt rassuré.

Je pris donc le parti de grimper dans le baquet. Ce ne fut pas sans difficulté. Je crois que ce qu’il y a de plus dur dans les vols d’acrobaties c’est de se hisser dans la carlingue.

« Enfin je me trouvai emboîté dans le fauteuil étroit du passager.

– Tenez, mettez la ceinture, me dit aimablement Pitot.

« Un de ses amis s’enquit, paternel :

– Vous n’avez pas de serre-tête ? Je vais vous prêter le mien. Que vous n’attrapiez pas un rhume de cerveau.

« Cette attention me toucha… comme la dernière cigarette dû toucher Landru dans sa cellule. Et mes appréhensions se trouvèrent ravivées. On ne prend pas tant de soin d’un monsieur qui se porte bien.

– Vous y êtes ?

– Allez-y !…

« L’hélice gronda, nous enveloppant d’une atmosphère de tempête et de bruit. Nous démarrâmes sur le terrain bosselé qui nous secouait brutalement.

« Je m’installai, me tassant dans mon trou, contemplant avec le minimum de réflexion la main de Pitot sur le « manche à balai ».

Les pédales, sous mes pieds, manœuvraient automatiquement. Le battement du moteur s’accéléra, le pilote tira sur le « manche » et je ressentis au creux de l’estomac une sensation fort désagréable.

« Nous montions. Nous étions en l’air. Être en l’air, c’est charmant. Y monter est moins drôle. Et cette petite contraction qui vous serre le mésophale se reproduit chaque fois qu’on prend de la hauteur.

« Mais qu’on est bien payé de ses peines ! Au-dessous de vos yeux extasiés le monde s’aplatit, immense et féerique. C’est un puzzle de couleurs : le blanc vif des façades, le gris bleu des ardoises, le rouge sombre des toits se juxtaposent à perte de vue.

Les objets semblent géométriquement rangés dans une boîte incommensurable. Cubes précis des maisons, lacets clairs des routes sinueuses partagent l’émeraude des prairies et des bois.

– Tours ! me dit Pitot.

« Nous planions sur la ville. C’était une splendeur. L’hôtel de ville était une boîte pygméenne avec son toit d’argent bleuté. Les massifs de la place du Palais, symétriques et réguliers, semblaient deux émeraudes, serties dans la blancheur des avenues, avec, à leur centre, le diamant scintillant des jets d’eau.

« La rue Nationale, le pont de Pierre, la gare, tout était admirable de netteté ensoleillée, idéalisés par la distance, embellis par le rapetissement. On eût dit que la Loire, sans lit, stagnait, mare étirée entre ses îlots d’or.

Tantôt l’appareil se couchait, l’aile presque verticale, découvrant l’horizon splendide et immobile. Instinctivement je me cramponnais, mais l’appareil, le virage passé, reprenait sa marche tranquille.

« Soudain l’avion piqua presque droit vers le ciel.

« Mais la montée était rude, car le frisson qui me contractait le thorax était singulièrement brutal. C’était à fleur de peau comme un frisson violent qui bourdonnait dans mes oreilles et me casquait de rumeur et de vent.

Instinctivement, je baissai la tête, me faisant aussi menu que possible dans ma boîte.

– Voilà un looping, me souffla Pitot.

– Ah bon, fis-je un peu secoué.

« A peine remis, je sentis l’appareil qui gravissait à nouveau l’espace.

« Je risquai un coup d’œil, si bref… La terre autour de moi, zigzaguait étrangement, comme si quelque formidable ressort en eut décalé les plans. La ligne d’horizon m’apparut oblique, puis verticale, tourna sur elle-même et reprit sa place.

– En voilà un second, me dit Pitot.

« Nous étions au-dessus des tribunes.

« La foule, sous mes pieds, était une fourmilière bariolée. Encore quelques acrobaties… Un choc ! La terre ! Nous venions d’atterrir. »

André Chevalier

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