Sites associés

Aéroforums

Aéroplane de Touraine est adhérent des Aéroforums, indispensable lieu d'échanges sur l'aviation.

31e escadre de bombardement

Équipages dans la tourmente

Le site de Vincent Lemaire sur la 31e escadre, de 1937 à 1942.

20.000 km en Afrique pour le député tourangeau

Drôle de Nouvel An pour Louis Proust. Le 31 décembre 1927, c’est assis à l’arrière d’un Breguet 19 qu’il voyagea vers l’Afrique. Parmi ses objectifs : étudier la création d’un service postal en AOF.

Ah ! le ciel d’Afrique. Ils en ont rêvé. Le premier en Touraine fut sans doute le comte René Le More, en 1912. Il voulait traverser le Sahara en aéroplane, mais se contenta – si l’on peut dire – de le traverser à pied (aller et retour). Il revint en Afrique un an plus tard comme administrateur colonial. Pour y mourir (1).

En décembre 1918, Henri Lemaître, à peine sorti d’une guerre pour le moins glorieuse, fit un premier pas en direction de l’Afrique pour le compte de Latécoère sur un Salmson 2 A2 : Toulouse – Barcelone.

En 1919, le lieutenant Guillemot (de Bléré) accompagna Bossoutrot et les frères Coupet (entre autres) pour un raid en Farman Goliath qui prit fin sur une plage du banc d’Arguin, en Mauritanie. La même année, en mars, Henri Lemaître lança l’aviation postale avec Toulouse – Marrakech, emmenant Pierre-Georges Latécoère dans ses bagages. Toujours en 1919, en juin, il entreprit le raid Paris – Dakar avec escales (2) avec l’adjudant Guignard – autre Tourangeau : terminus dans une ornière à Port-Étienne. En 1925, avec Ludovic Arrachart, ils s’échauffèrent avec Paris – Tombouctou (aller et retour) avant de s’attaquer, en février, au record de distance : Étampes – Villa Cisneros, soit 3.166 km sans escale, avant de rejoindre Dakar.

N’oublions pas Joseph Tulasne, chef du Service aéronautique en Afrique occidentale française, de 1922 à 1925, juste avant de rentrer à la maison, commander le 31e régiment d’aviation de Tours (3).

Plus tard, ce fut le commandant Roger Morançay. Il n’était plus question de pionniers, de records ou de colonies. Ce fut de soulager la misère que se préoccupa le « Laboureur des nuages » (4), humanitaire avant l’heure, s’acharnant notamment à ravitailler les populations pendant la guerre du Biafra.

Il y eut également Louis Proust, pas aviateur pour deux sous. Le 31 décembre 1927, trois Breguet 19 (moteur Lorraine) quittèrent Le Bourget. Direction l’Afrique occidentale française. Dans le premier avion piloté par le commandant Gama, du 34e régiment d’aviation du Bourget, se trouvait donc Louis Proust, député d’Indre-et-Loire. Le sergent Lafannechère emmenait l’administrateur colonial Ponzio, dans le second. Enfin, le troisième appareil était 100% militaire avec l’adjudant Cellar et le sergent Boiteux. Seuls les deux premiers arrivèrent à bon port. Le troisième Breguet 19, de Cellar et Boiteux, fut abandonné à Perpignan, sur panne.

La présence de Louis Proust ne relevait pas du hasard. Il adorait l’Afrique. Avocat et médecin (notamment pendant la guerre), issu d’une famille d’agriculteurs de Loir-et-Cher (5), il entra progressivement en politique. Maire de Neuillé-Pont-Pierre en 1908 (il le resta jusqu’en 1942), il fut élu député le 16 novembre 1919 sur la liste de la Fédération Républicaine d’Indre-et-Loire, avec Camille Chautemps (6). Il devint premier président de la commission de l’air. Il fut choisi pour représenter les colonies du Soudan et de Haute-Volta, et délégué par le gouvernement à l’Exposition Coloniale de 1924, à Strasbourg. Cette mission du 31 décembre 1927 n’était pas une première. En décembre 1921, il était déjà aller en AOF, en compagnie d’un député du Cher, étudier l’irrigation du bassin du Niger pour développer l’industrie cotonnière. Mais en bateau…

“ J’y ai vu à l’œuvre cette phalange de jeunes pilotes civils ”

Le but de la « mission Gama » n’était pas sportif : il s’agissait de montrer qu’on pouvait, en moins d’un mois, relier l’Afrique occidentale à la métropole et, ainsi, favoriser son développement commercial. La  mission devait également d’étudier la création de la ligne postale aérienne de Dakar à Niamey par Mopti et Tombouctou. Au menu, près de 20.000 kilomètres.

Le parcours choisi était classique, calqué sur celui de la future Aéropostale : l’Espagne, Tanger, Agadir…

Le 4 janvier, Gama et Proust arrivèrent à Agadir alors que Lafannechère et Ponzo arrivaient à Rabat. Jusqu’à Port-Étienne, ils durent survoler, sur un millier de kilomètres, une zone insoumise. Une tempête de sable les contraignit à se poser non loin du fort espagnol de Cap Juby. « Une cour qui n’a rien d’enchanteur. Une casemate battue par les flots ; de petits lits de camp ; comme nourriture, perpétuellement des conserves, et comme boisson, une eau jaunâtre qu’on apporte des îles Canaries », raconta Louis Proust.

Dans cette première partie,  le député d’Indre-et-Loire visita donc toutes les escales de la ligne de Toulouse à Dakar. « J’y ai vu à l’œuvre cette phalange de jeunes pilotes civils dont on ne dira jamais assez le courage, l’endurance et le désintéressement, mais qui paient trop souvent de leur vie le désir de respecter les horaires qui leur sont par trop rigoureusement imposés ».

Quelques sites l’émerveillèrent. Tel Kayes « au-dessus d’une brousse peuplée de villages, émaillés de champs d’arachides ; une plantation de sisal, immense quadrilatère vert de 5.000 hectares, œuvre des frères Renoux… Une des villes les plus chaudes du Soudan. Des chutes voisines lui assurent de la “ houille blanche ”, l’eau potable, l’électricité… »

A Bamako, ils s’arrêtèrent trois jours « que les mécaniciens employèrent à passer la revue des moteurs. » Puis ce fut Tombouctou, Gao et enfin, Niamey, but de l’expédition (7). « Nous aurions voulu rentrer en survolant le Sahara, dit le député tourangeau. Mais les relais d’essence sont trop éloignés. Nous décidons donc de gagner Ouagadougou et de rayonner de là dans tous les cercles de la Haute-Volta. »

“ J’étais assis sur une espèce de sac… ”

Le but de l’expédition fut cependant atteint. L’avion est bien l’outil d’avenir pour relier les villes d’Afrique. Les exemples ne manquèrent pas : Kayes est à trente heures de Dakar. « En avion, nous en avons mis moins de trois et demie ». Bamako, à vingt heures de chemin de fer de Kayes, atteint en deux heures et demie seulement. « Pour se rendre de Bamako à Tombouctou, il faut de quatre à vingt et un jours, suivant la saison, par voie fluviale. Par voie aérienne, il faut quatre heures. Niamey est relié à Ouagadougou, chef-lieu de la Haute-Volta, par un bonne route : mais il faut près de deux jours pour effectuer le trajet en auto. En trois heures et demi, l’avion nous y a déposés », s’enthousiasma Louis Proust. Seul problème qu’il souligna : des avions en Afrique, il n’y en a pas.

Deux semaines après leur retour, les quatre voyageurs furent invités « à un repas intime » par Louis Breguet, constructeur de l’avion, et la maison Lorraine qui en avait fourni le moteur. « Vous m’avez demandé, mon cher monsieur Breguet, si j’étais bien assis dans votre appareil, s’amusa Louis Proust à l’heure des discours. Je vais vous faire une réponse normande. Quand je suis installé dans un bon fauteuil, je dors. Or, je n’ai pas dormi une minute en avion. Il est vrai que j’étais assis sur un espèce de sac, passablement dur et qu’on m’avait expliqué être le parachute. On m’avait expliqué aussi qu’il y a deux ficelles pour manœuvrer cet engin, une à droite, l’autre à gauche, et qu’en cas… d’accident, il vaut mieux ne pas se tromper. C’est peut être cela aussi qui m’a empêché de dormir. »

Réélu en avril

Cette mission valut, à Louis Proust, les félicitations du maréchal Lyautey : « Votre geste est un geste chic. Vous vous êtes dit : pour parler de ces choses avec autorité, j’irai y voir. C’est la bonne méthode. Votre essai de liaison avec les capitales de l’AOF donnera des résultats féconds. Vous avez réalisé, par des moyens courants, avec des avions du type normal, un raid qui parle aux esprits les moins initiés à ces problèmes. Vous avez ouvert la voie où vous devez avoir des continuateurs, car c’est elle qui unifiera nos possessions africains. Le mot d’ordre est double : transsaharien et aviation coloniale. Avec vous, Monsieur Proust, je dois féliciter ces deux soldats grâce auxquels votre raid fut possible : le commandant Gama et le sergent Lafannechère. Je les associe fraternellement dans notre gratitude. Ils sont nos frères d’armes. Commandant, sergent, sergent, commandant, je ne connais pas les grades, je sais seulement que ces deux soldats sont les membres de la même grande famille dont je suis moi-même. Je les aime d’une affection égale. »

Louis Proust fit des rapports. Puis il reprit ses activités politiques, « à consacrer mes dimanches à rendre compte de mon mandat. » Le 29 avril 1928, il fut réélu député. Ses pairs le choisirent pour présider le groupe parlementaire de l’aviation. Réélu en 1932, il ne se représenta pas en 1936 pour se consacrer à ses mandats de proximité. Il publia plusieurs livres, dont Les îles Canaries et Visions d’Afrique ainsi qu’un ouvrage intitulé De la suppression de la peine de mort. Le capitaine Gama poursuivit sa carrière militaire. Le sergent Lafannechère décida de changer d’uniforme. Dans les mois qui suivirent, il rejoignit Farman, qu’il quitta l’année suivante pour un séjour au Venezuela, après y être allé pour présenter le Farman Jabiru. Il revint chez Farman en 1932 après un passage à la CIDNA (ex-Franco-Roumaine). Spécialiste du vol tous temps, il devint chef pilote instructeur à Air France.

En 1928, année du voyage de Louis Proust, l’aviation africaine prit un nouveau virage. Un officier français, le commandant Jean Dagnaux, obtint sa mise en disponibilité pour créer la Compagnie Transafricaine d’Aviation. Elle deviendra Air Afrique.

Didier Lecoq

> Aéroplane de Touraine 2005

(1) Lire l’article sur René Le More. Lire

(2) Dont une à Parçay-Meslay. Lire l’article sur Henri Lemaître. Lire

(3) Lire l’article sur Joseph Tulasne. Lire

(4) « La Laboureur des nuages » est le titre de la biographie que lui a consacré son épouse.

(5) A Oucques-la-Joyeuse, dans la Beauce blésoise, le 4 juin 1878. Il est décédé à Nice le 31 décembre 1959.

(6) Également élu, Paul Bernier, futur secrétaire d’État à l’aviation (1932-1933) et Pinguet-Guindon, père d’un pilote mort pour la France pendant la guerre. Parmi les battus de droite, Charles Vavasseur, dont le fils était également pilote pendant la guerre.

(7) Il y retrouva M. Crochiccia, administrateur colonial, neveu d’un adjoint au maire de Tours.

Laisser un commentaire