Sept morts dans l’accident du Potez 540 ministériel

La tourbière de la vallée de la Choisille, dans laquelle le Potez 540 s’est écrasé. (Léon Sutter via Didier Lecoq)

Beaumont-la-Ronce, 23 juin 1938. Sept militaires en exercice de nuit trouvent la mort dans la vallée de la Choisille.

Cette nuit-là, le Potez 540 n°135 – immatriculé F- F-ANJO – rentrait à Villacoublay. Il venait de quitter la base 109 de Tours où les pleins avaient été faits. Équipage cosmopolite et particulièrement nombreux puisqu’ils étaient sept à bord. Ce Potez, aménagé en limousine ministérielle, avait trois fauteuils supplémentaires.

Les sept membres d’équipage appartenaient à la Section Centrale des Transports Aériens, dirigée par le commandant Rossi, compagnon de records de Codos et ancien pilote du général Joseph Tulasne. Ils s’entraînaient au vol de nuit. Le parcours, en cette soirée du 22 juin, leur avait fait faire le tour de la région : Villacoublay, Orléans, Châteauroux et Tours, avant de regagner Villacoublay. Pour deux d’entre eux, l’arrêt ravitaillement à Parçay-Meslay avait un goût de nostalgie. Le capitaine Raineri a longtemps appartenu au 31e régiment d’aviation de Tours (il y arriva jeune sous-lieutenant) puis à la 3e région aérienne, toujours à Tours. En octobre 1935, il était d’ailleurs devenu le parrain du Caudron Aiglon de Marcel Lévy. Il avait également encadré les réservistes.

Le capitaine breveté Marmagnant a également appartenu au 31e. Lorsqu’il était en Touraine, il avait accompagné la mission Tulasne en Yougoslavie, mission au retour de laquelle deux Potez 25 – dont celui du commandant Tulasne – s’étaient percutés au-dessus de Sorbier (Allier), accident dans lequel les quatre aviateurs du 31e avaient péri. Marmagnant était dans le troisième Potez 25, avec le capitaine Henri Chrétien. Leur avion avait eu une panne. Ils étaient rentrés en train. Le capitaine Marmagnant effectuait la dernière épreuve de son brevet de commandant de bord dont Raineri était le contrôleur.

Le Potez 540 du ministère de l’Air.

Le moniteur de Pierre Cot

Cette nuit-là, le Potez 540 atterrissait donc à Tours à 23 h 17. Il repartait peu après minuit. Aux commandes se trouvait le capitaine Raynaud, pilote du ministre de l’Air et de ceux qui l’ont précédé, notamment Pierre Cot. Le capitaine Raynaud venait de réaliser, avec Mme Finat, un raid entre Paris et Madagascar. Il avait également participé à la coupe Schneider. Il était originaire de l’Aude.

Le capitaine Raynaud, un pilote confirmé. (Photo Jean-Christian Bouhours)

A bord, se trouvaient également le lieutenant Canal et un marin, le lieutenant de vaisseau Perret, détaché à l’état-major particulier du ministre, ainsi que deux sous-officiers : le sergent-chef Thibault, radio, et le sergent Fabre, mécanicien. Le commandant Perret devait prendre, sous peu, le commandement du porte-avions Béarn, selon les journaux.

A la recherche d’un terrain

Le Potez 540 a connu des problèmes de moteur juste après avoir quitté Parçay-Meslay, alors qu’il était encore à basse altitude, à une dizaine de kilomètres au nord de celle-ci . Un témoin a expliqué que l’avion tournait au ras de son toit, cherchant un terrain où atterrir. « Il y avait des ratés ».

« Nous avions un cheval malade. Vers minuit je me suis levé pour faire un tour aux écuries. C’est alors que j’ai vu un avion qui, tournant dans l’espace, volait un peu plus loin, tournait, puis revenait passer au-dessus de la ferme. Il volait tellement bas que j’ai craint qu’il ne heurte un hangar. Une ou deux minutes plus tard, une formidable explosion retentissait, à tel point que la maison en a tremblé, puis une grande lueur s’est élevée du vallon de la Choisille. J’ai immédiatement pensé qu’un accident venait de se produire, j’ai alerté mon père et ma sœur, et prenant ma bicyclette, je me suis rendu sur les lieux. »

Comme pour l’accident de Saint-Laurent-en-Gâtines, en février, les aviateurs n’ont pas eu de chance. La campagne offre d’idéales pistes d’atterrissage. Au lieu de cela, l’avion s’est engagé dans la vallée de la Choisille. Cette prairie qui semblait en garnir le fond, n’était qu’une tourbière. L’avion, qui avait fait le plein quelques minutes plus tôt, a explosé lors du choc.

Les sept aviateurs ont eu droit à des obsèques solennelles, le samedi 25 juin, en la cathédrale de Tours. Après l’accident de Saint-Laurent-en-Gâtines (cinq morts) en février, ceux de Beaumont-la-Ronce (sept morts) et de Reims, une semaine plus tard (cinq morts), ont déclenché autant d’enquêtes. Les résultats ont été publiés dans les journaux dès le 1er juillet.

Les conclusions ?

« Pour Beaumont-la-Ronce, on peut considérer que l’accident n’est pas imputable :

  1. A l’incendie en vol (toutes les constatations faites indiquent que l’avion a pris feu à terre) ;
  2. A la rupture d’une gouverne ou d’un élément du planeur (l’avion a manœuvré correctement jusqu’au dernier moment) ;
  3. A un éclatement de bouteille (toutes les bouteilles ont été retrouvées déformées ou écrasées, mais non éclatées) ;
  4. A un malaise du pilote (celui-ci a allumé ses fusées Holt au voisinage du sol et a manœuvré jusqu’au dernier moment).

« L’accident peut être ainsi reconstitué :

  1. L’appareil a fait demi-tour à la suite d’une panne ou forte baisse de régime du moteur gauche (calculs des déformations des pales des hélices indiquant les régimes des moteurs au moment de l’accident)
  2. Le virage, effectué à peu près certainement à gauche, a entraîné une perte importante d’altitude.
  3. Une seule bombe Michelin ayant été retrouvée au point de chute de l’avion, on peut penser que le pilote, après le demi-tour effectué par l’appareil, a largué l’autre bombe qui devait se trouver à bord. Celle-ci a pu ne pas fonctionner en raison, notamment, de la faible altitude à laquelle se trouvait l’avion.
  4. Le pilote savait néanmoins que l’appareil se rapprochait dangereusement du sol puisqu’il a allumé ses fusées Holt (ces fusées ont été allumées par le pilote, constatation faite sur place)
  5. Apercevant brusquement une colline boisée devant lui, le pilote a effectué un virage serré à droite pour l’éviter, virage qui a amené l’extrémité de l’aile droite en contact avec le sol (traces relevées avec précision).

Les photos de l’accident

Les photos viennent de la collection du commandant Léon Sutter qui a commandé la section photo de la 31e escadre de 1932 à 1934. Au moment d l’accident, il était officier adjoint à l’état-major de la 9e brigade, à Tours. Fin septembre, il passait à l’état-major de la 2e division aérienne, toujours à Tours. Les légendes ont été écrites au dos des photos. De sa main.

A cause des trains d’atterrissage sortis ?

Dès le 27 juin, le général Henri Jauneaud, commandant par intérim de la 2e région aérienne, avait livré sa conclusion : « Accident imputable à une défaillance du matériel (baisse de régime du moteur gauche) » Il suivait en cela les conclusions du lieutenant-colonel Tavera, sous-chef de cabinet du ministre de l’Air, chargé de l’enquête, et dont une copie du rapport se trouve au Service historique de la Défense. « Aucune faute ne peut être relevée contre le commandement, le chef de bord et l’équipage, le personnel chargé de l’entretien de l’avion. » Le lieutenant-colonel Tavera agrémente cependant sa conclusion d’une recommandation. « Il y a lieu cependant de donner des instructions formelles aux pilotes de Potez 540 pour que les vols de jour et de nuit soient exécutés dans des conditions normales, c’est-à-dire avec les atterrisseurs rentrés. »

Car l’enquête de commandement a révélé une étonnante habitude des pilotes du ministère : « Il a été constaté que les pilotes de la Section des Transports Aériens avaient pris l’habitude de ne pas rentrer les trains d’atterrissage en vol de nuit. Cette habitude provient de ce que, au début de la mise en service des Potez 540, certains équipages avaient constaté des difficultés dans les manœuvres des trains en cours de vol. L’inspection technique avait d’ailleurs étudié cette façon d’opérer en août 1935 et en janvier 1938. Elle en avait conclu à ce moment-là que cet appareil devait toujours voler train rentré. »

« Il est possible d’admettre que le pilote, suivant les errements d’une coutume ancienne, ait volé train sorti pour conserver une illusoire sécurité. Au moment où le moteur gauche a eu une baisse de régime, puis s’est arrêté, le Potez s’est donc “ enfoncé ” à une vitesse anormale qui n’a pas permis à l’équipage le choix d’un terrain convenable. » Il n’y a pas, dans le rapport qui se trouve au SHDA, d’étude des débris pour confirmer ou contredire cette hypothèse. Comme il n’est pas fait état non plus d’un autre accident qu’aurait connu cet avion le 14 juillet 1937 à Paray-le-Monial.
Sept morts à Beaumont-la-Ronce, il s’agissait là de la plus grande catastrophe aérienne en Touraine. Jusqu’à ce que, l’année suivante, deux Bloch 210, dont celui du lieutenant-colonel Mailloux, ne se percutent au-dessus de la base de Tours.

Didier Lecoq

En 2007.

Texte écrit en 2006 et remis en ligne en 2020

Au téléphone, notre interlocuteur nous avait prévenu. « Le monument des aviateurs ? Avec le Souvenir français nous voulions le rénover. Mais comme cela s’est passé en temps de paix… » Le temps a effacé les sept noms gravés sur le monument inauguré le dimanche 25 juin 1939. Un monument aux morts a été construit au niveau de l’accident, un peu plus haut car la tourbière est devenue un plan d’eau. En 2007, il n’était pas en très bon état. Je n’y suis pas retourné depuis. (Didier Lecoq)

A propos Didier Lecoq 21 Articles
Journaliste à la Nouvelle République, à Tours. Secrétaire général de la rédaction.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*