Jean Tulasne capote sur les rives inondées du Cher

Dimanche 29 décembre 1935. L’accident n’aurait pas retenu l’attention si le pilote ne s’appelait Jean Tulasne. Cet après-midi-là, le futur commandant de l’escadrille Normandie prend un Farman 402 de son club, Air Touraine, pour faire une promenade avec deux amis.

Le Farman 402 sur le dos, dans la prairie inondée de la vallée du Cher. (@ Famille Tulasne)

Jean Tulasne n’est pas un débutant. Agé d’un peu plus de 23 ans, marié depuis le mois de juillet, il est alors lieutenant à la 15e escadre d’aviation lourde de défense à Avord, après avoir fait Saint-Cyr (promotion Tafilalet, 1931) et l’École d’application militaire de l’armée l’air (future École de l’air).

Une sortie entre amis

Après avoir normalement décollé, Jean Tulasne s’est dirigé vers le sud de la ville, vers Pont-Cher. C’est là qu’il s’est aperçu que son avion avait des problèmes de moteur. « Deux bielles de coulées », selon la version officielle, à chaud.

Faute de pouvoir regagner le terrain de Parçay-Meslay, il choisit une bande de terrain en bordure du Cher, dans la prairie de Saint-Avertin, vers l’ancien hippodrome où s’était déroulé en 1910 le meeting de Tours et où l’aéronautique militaire avait installé les 2es Réserves de Saint-Cyr lors du « repli » de septembre 1914.

Mais depuis quelques jours, le Cher est en crue. La prairie est inondée. Jean Tulasne choisit ce qui, du ciel, ressemble à une île. Le Farman atterrit dans 60 centimètres d’eau et capote.

Le Farman 402 Ville-de-Tours immatriculé F-AMYZ, très utile pour les baptêmes de l’air. (Photo Robert Bézard via Jean-Pierre Bézard)

La sortie aurait pu se terminer plus mal. Jean Tulasne est légèrement blessé au front. Ses deux camarades ? Indemnes. Des témoins de l’accident ont porté secours aux « naufragés », les ramenant sur la terre ferme en canot.

Une bonne affaire financière pour le club

Quant au Farman, il est reparti de la même manière. Endommagé, l’appareil a été démonté par Jean Boy et les mécaniciens du club. Le jour même, le moteur et les ailes ont quitté les lieux en bateau. La cellule a suivi un peu plus tard. La famille de Jean Tulasne conserve la note reçue pour l’année 1935 : 0 h 45 de vol soit 115 F et … 1.500 F pour, dixit le courrier, « sa participation à la casse du Farman 402 (décision de la commission d’enquête en date du 11 janvier 1936) ».

« Dans ce modèle ancien, a conclu la commission, l’arrivée d’huile était commandée par une chaînette branchée à un robinet. Quand on mettait le contact, ça tirait sur la chaînette et le robinet s’ouvrait. Ce jour-là, la chaînette cassa… » Le courrier est signé par le général Muiron, président de la société Air Touraine.

L’accident aura finalement été une bonne affaire pour le club. Jean Tulasne a versé sa quote-part. L’assurance a rempli son rôle. Et l’aéro-club a racheté l’avion à l’assurance, “très bon marché” est-il écrit en juillet 1936 dans le compte rendu du comité directeur d’Air Touraine. Qui ajoute : ” Les mécaniciens d’Air Touraine ayant, après deux mois d’efforts, réussi à le réparer.”

Du coup, Air Touraine a deux Farman 402. Il en avait racheté pour remplacer celui qui était supposé comme perdu.

Disparus pendant la guerre

Le F-AMYZ baptisé Ville-de-Tours a été mobilisé pour la guerre dans une section de liaison. Pas de nouvelles ensuite. Son “remplaçant”, le F-AMXA baptisé La Touraine, est resté sur le terrain de Parçay-Meslay où il a été détruit lors de bombardements allemands. Du coup, il a fait l’objet d’une indemnisation dans le cadre des dommages de guerre (1) avec un Caudron C.232 Luciole appartenant au club (2).

Comme Jean Tulasne, Jean Boy n’a pas survécu pas à la guerre. Mobilisé en 1939 comme moniteur, l’armistice le trouve à Toulouse où il reste un an. Résistant, rattaché au réseau Comète d’évasion d’aviateurs, il est arrêté au Bourget. Interné à Fresnes, condamné à mort, Jean Boy n’a pas été exécuté mais déporté. Son calvaire l’a mené à Compiègne, Büchenwald et dans les mines de sel, près de Magdebourg. Ne pesant plus que 35 kg, il est mort d’épuisement le 6 avril 1945, deux jours avant l’arrivée des Américains. Il repose au cimetière La Salle de Tours. Dans le carré militaire.

Didier Lecoq

(1) Le dossier se trouve aux archives départementales d’Indre-et-Loire.

(2) Il s’agit du Caudron C.232 F-AJYE. Plusieurs autres avions de l’aéro-club ont été perdus dans les hangars mais il devait sans doute manquer les documents de navigation : le Caudron C.232 F-AJYG, un planeur Mineo et un planeur Avia XVA.

A propos Didier Lecoq 78 Articles
Journaliste honoraire. Secrétaire général de la rédaction à la Nouvelle République, à Tours, jusqu'en 2020.

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