Le GAO 509 dans la tourmente

« L’impression d’abandon tient à ce que pas une seule fois je n’ai eu l’appui de la chasse pour assurer la protection de mes avions. »

Jean Rideau, près de l'épave du Potez 63.11 de Paul Colin. Il a la mitrailleuse en main.
Jean Rideau, en 1942, devant les débris du Potez 63.11 n°588. Il a également fleuri les tombes des trois aviateurs. Paul Colin était le parrain de son fils Jean-Marc. (Photo Jean Rideau via Jean-Marc Rideau)

Le GAO 509 est l’ultime escadrille d’observation de Tours, spécialité présente depuis 1920. Un résultat en 39-40 loin d’être à la hauteur du sacrifice.

Quelques années avant la guerre, les groupes aériens d’observation (GAO) ont hérité des tâches des escadrilles des régiments d’observation. A Tours, il y avait deux groupes d’observation, soit quatre escadrilles, au sein du 31e d’aviation (31e régiment à partir du 1er août 1920 puis 31e escadre à partir du 1er janvier 1934). Avec les deux (voire quatre) escadrilles de reconnaissance, cette formation travaillait au profit des 9e (Tours), 10e et 11e corps d’armée et notamment pour l’école d’infanterie de Saint-Maixent (Deux-Sèvres), l’école d’artillerie de Poitiers (Vienne) et l’école de cavalerie de Saumur (Maine-et-Loire).

Les centres aériens régionaux

Leur succéderont les groupes aériens régionaux (GAR). Pour la 9e région militaire, il s’agit du GAR 509 dont l’implantation est prévue à Saumur, près de l’école de cavalerie et du GAR 512 à Limoges (1).  Mais alors que les GAR se mettaient en place au début de l’année 1937, le 509 n’avait toujours pas de date de baptême. Il devait l’être en urgence, une fois les installations en place à Saumur.

Pour cela, il fallait créer une base aérienne auxiliaire. C’était du temps et de l’argent. En attendant, il fut décidé de créer le GAR 509 à Tours, à la date du 15 juillet puis au 1er septembre 1937. Des cinq GAR qui se côtoyaient, celui de Tours était le seul équipé de Breguet 27, les autres l’étant de Potez 39. Le GAO 509 a hérité des avions de la 31e escadre (passée au bombardement) et de la 51e escadre.

Le général Houdemon, inspecteur général des forces aériennes, nous ouvre les portes à l’occasion d’une inspection. Elle est datée du 8 juin 1939 et se trouve au SHDA, à Vincennes. Le GAO 509 est alors commandé par le capitaine Germain Maisonnobe. Un officier que le général verrait bien voler sous d’autres cieux. Son adjoint, chef d’escadrille, est le lieutenant O’Kelly qui n’est dans l’aviation que depuis un an

Si, du côté des officiers, l’effectif est pratiquement au complet, le GAO est légèrement déficitaire en sous-officiers. Il manque notamment trois pilotes (sur les sept prévus), deux mécaniciens (sur douze). « Au point de vue professionnel, le PN est bien dans son ensemble », note Houdemon. « Au point de vue moral, l’unité est jeune et allante. Cinq équipages seraient aptes aux missions de guerre ».

Sur d’antiques Breguet 270

Ses points faibles : peu de vols de nuit (un équipage entraîné, trois à l’entraînement) ; « très peu de missions à haute altitude car l’unité n’a reçu les masques Erikson que depuis peu de temps ».

« L’unité dispose actuellement de huit Breguet 270 (sur 11 prévus) ». Elle a en outre la charge d’entretenir une berline Breguet 270 destinée aux sondages météorologiques. Enfin, « comme tous les GAO, l’instruction du tir et du bombardement est négligée ».

Si la situation en matériel est jugée satisfaisante, quelques déficits sont signalés : « Les observateurs n’ont fait que peu de tirs à la mitrailleuse photo. Les pilotes n’ont fait aucun tir (réel, mitrailleuse-photo). L’instruction du bombardement est complètement négligée bien que la base de Tours dispose d’un moyen exceptionnel (ciné-cible). »

« Le GAO travaille avec deux grandes unités terrestres : le 9e corps d’armée et la 3e DINA (2) et avec douze formations ou corps de troupe. » Mais « en dehors du sous-groupement d’Angers qui collabore étroitement avec le GAO 509, il semble que les autres unités de rattachement oublient quelque peu la présence de l’aviation ».

L’instruction tactique des observateurs n’est pas encore au point, maladie qui « vaut pour la presque totalité des GAO inspectés depuis le début de l’année ». Le général pointe du doigt l’armée de terre mais aussi le commandant du GAO qui « a laissé échapper en effet d’excellentes occasions d’instruire son personnel. C’est ainsi que dix officiers reçus à l’Ecole supérieure de guerre, en stage depuis le 10 mai au GAO 509, n’ont pas été mis à contribution par le commandant du GAO pour améliorer l’instruction de ses observateurs et enrichir sa salle de renseignements ».

On y apprend que « plus de 50% des réservistes habitent Tours ou la région avoisinante. Les autres résident à Angers ou à Saint-Georges-sur-Loire dont les relations avec Tours sont très difficiles. Leur assiduité s’en ressent ». A propos de ces réservistes, le général est moins élogieux : « La valeur professionnelle est assez médiocre (pilotes) ou très médiocre (observateurs). » Puis, en guise de conclusion, « un seul pilote, l’aspirant Lévy, pourrait passer très vite sur appareils modernes ».

Adolphe Crétenier et Auguste Mudry

Autre témoin privilégié, le sergent-chef Adolphe Crétenier est arrivé au GAO 509 juste avant le début du conflit. Il comptait déjà une solide expérience puisqu’il était à la 31e escadre avec laquelle il avait volé sur Potez 25, Breguet 27, Mureaux et Bloch 200. Crétenier avait également effectué, en 1936, un stage de perfectionnement à l’école de pilotage d’Étampes. Il totalisait alors près de 1.500 heures de vol.

Dès le 5 juillet, il sert de moniteur au capitaine Chocheprat, qui est à la 51e escadre (3) sur le Breguet 27 n°120. Il prend également les jeunes pilotes du GAO en double-commande :

  • le 18 juillet : les sergents Guillot, Cholet (4) et Mudry
  • le 20 juillet : les sergents Cholet, Colomines (SAP de l’Aéro-Club de Normandie) et Guillot
  • le 21 juillet : le sergent Mudry
  • le 10 août : le sous-lieutenant Corneille (vol d’accoutumance)
  • le 22 août : les sergents Mudry et Cholet.

Hormis les vols du 22 août effectués sur un Potez 25 (le n°1323), il a utilisé le Breguet 270 n°127.

Un nom retient l’attention : celui du sergent Mudry qui n’est autre qu’Auguste Mudry, issu de l’aviation populaire, futur constructeur des CAP (du 21 au 232) qui ont fait la gloire de la voltige française.

Jean Anthonioz travaillait avec Paul Colin aux Docks de France.
Jean Anthonioz aux commandes du Potez 542 n°44.
Jean Anthonioz qui travaillait avec Paul Colin
aux Docks de France, est décédé en 2005,
à 101 ans. (Photo famille Anthonioz)

Tous ces jeunes pilotes, ainsi que le sous-lieutenant Lévy dont le général Houdemon pensait qu’il pouvait faire un excellent adjoint au chef d’escadrille, ont quitté leur unité au cours de l’hiver 39-40 pour se perfectionner, notamment à Saint-Étienne de Saint-Geoirs (où se trouve actuellement l’aéroport de Grenoble). Ils ne sont revenus au GAO 509 que le 10 juin 1940. L’escadrille n’a effectué que trois missions de guerre après. L’armistice les a touchés sans qu’ils aient été engagés. Pourquoi des pilotes qui volaient sur Breguet 270 – même en double-commande – en juillet 1939, n’étaient pas aptes à combattre près d’un an plus tard, même sur un bimoteur moderne ?

Mais revenons à Adolphe Crétenier. Il est envoyé comme moniteur au centre d’instruction de Saint-Étienne de Saint-Geoirs où sont transformés les pilotes d’observation (4). Plusieurs pilotes du GAO 509 vont venir s’entraîner avec lui : Crétenier emmène notamment le sergent-chef Anthonioz, le sergent Faure, le sous-lieutenant Giron, sur Potez 540 (n°44) et le lieutenant O’Kelly, sur Simoun n°447, en janvier. En février 1940, toujours en double-commande, il emmène le sous-lieutenant Corneille sur le Simoun 416. Lui-même vole en double-commande, avec l’adjudant-chef Klein, sur Potez 630 n°56, les 15 février et 16 février, avant d’être lâché le 16 sur le Potez 63-11 n°20. Il contrôle Mudry le 15 avril, sur Potez 540. Du 28 au 31 mai, il accompagne sur Potez 63 (n°56 ou n°10), en double commande le sous-lieutenant Lévy et les sergents Mudry et Colomines.

La Drôle de guerre

Mais rembobinons le parcours du GAO 509. L’échelon volant a quitté Tours le 15 septembre 1939 pour Nancy-Malzéville. Avant de se poser à Harprich. Il suit le 9e corps d’armée parti sur la ligne Maginot, près de Saint-Avold.

Premières missions le 25 septembre. Il ne s’agit pas de survoler l’Allemagne. Seulement de vérifier le camouflage de deux terrains de l’armée de l’air. Elles sont effectuées par le sergent-chef Jean Anthonioz (avec le lieutenant Mano) et le sergent Tonichon (avec le sergent-chef Marcel Demesmay), sur Breguet 270.

Il ne sera jamais question d’utiliser ces avions lors de missions de guerre. Le 29 septembre, il est noté sur le JMO du GAO 509 : « Reçu ordre de ne plus effectuer de missions de guerre sur Breguet 270 ». Le 5 octobre, le GAO rejoint le terrain de Delme. Quelques jours plus tard, quatre Breguet 270 sont convoyés à Nancy, au départ pour y être stockés : le 127 par le sergent Mudry, le 130 par le sergent Tonichon, le 120 par le sergent Guillot et le 41 par le sergent Colomines.

Ces quatre pilotes convoient les quatre autres Breguet 270 à Nancy (52, 56, 45, 125). Puis l’ensemble du GAO part pour Challes-les-Eaux (23 octobre) : le 41 piloté par le sergent-chef Anthonioz, le 45 par l’aspirant Giron, le 52 par le sergent Faure, le 56 par l’adjudant Crétenier, le 120 par le sous-lieutenant Corneille et le 125 par le lieutenant O’Kelly. Une partie de l’hiver va se passer à s’entraîner, toujours sur les Breguet 270, à Challes. Quelques-uns iront faire du tir à Saint-Raphaël, ce qui en plein hiver, devait être apprécié.

Un premier équipage perdu

Le 7 janvier 1940, le commandant Maisonnobe quitte son poste. Le capitaine Du Tertre le remplace.

Du 9 au 24 mars, le groupe fait des tirs d’application à Marignane, sur Potez 63-11. Le 17 mars, au cours d’un tir sur manche à air remorquée, un équipage touche le câble et tombe à la mer (Potez 63.11 n°590). Trois tués : lieutenant Ragonneau, observateur et chef de bord ; sergent Faure, pilote ; sous-lieutenant Bolo, observateur faisant fonction de mitrailleur. Seul le corps du sous-lieutenant Bolo est retrouvé le 21 mars. Ses obsèques ont lieu le 22, à Marseille. Le 29 mars, l’échelon volant regagne Delme avec trois Breguet 270 et trois Potez 63-11 (303, 345, 580).

Le grand départ : de Delme vers la Somme. Sur les quatre équipages, deux vont disparaître.
31 mai 1940 :départ des quatre équipages de Delme pour la Somme, 2 h 10 de vol.
De g. à dr. : Giron, Deprez, Berthet, Tronyo, Colin, Demesmay, Rideau, Boudinier ;
assis, Corneille, Guillerme, O’Kelly, Blanchet. (Photo Jean Rideau)

De Delme à la Somme

Le 10 mai, l’attaque allemande donne le signal du réveil pour le GAO 509. La première mission de guerre est effectuée par le chef d’escadrille, le capitaine O’Kelly qu’accompagnent le lieutenant Mano (observateur) et l’adjudant Demesmay (mitrailleur). Son but, repérer la présence de chars près de Merlebach. Le GAO réalise une vingtaine de ces missions, dans ce secteur, il faut le dire, épargné par l’offensive allemande.

Le 13 mai, le GAO compte pourtant sa première victime au combat. Lors d’une mission pour repérer la présence de blindés dans le secteur de Forbach – Merlebach (vaine recherche !), l’adjudant-chef Mary est mortellement blessé par des tirs venus du sol. La mission s’est effectuée à très basse altitude (10 m) et l’avion n’a reçu que trois balles. Mais une a été mortelle pour le mitrailleur.

Le 25 mai, le commandant Tronyo succède au commandant du Tertre qui est affecté à Tours, au moment où le GAO va être jeté dans la fournaise, vers Saint-Valéry-en-Caux. Le 9e corps d’armée quitte alors la ligne Maginot pour le front de Somme. Ce qu’il en reste sera encerclé et contraint à la capitulation, le 12 juin à Saint-Valéry-en-Caux.

Le commandant Tronyo a laissé un rapport sur son commandement, daté de mars 1941. Deux mots reviennent : isolement et abandon. « L’impression d’abandon tient à ce que pas une seule fois je n’ai eu l’appui de la chasse pour assurer la protection de mes avions. » :

1- l’impression d’isolement à laquelle venait s’ajouter l’impression d’abandon ressentie une fois engagé dans la bataille

2- L’impression que les états-majors des grandes unités terrestres au profit desquelles nous étions appelés à travailler méconnaissaient l’aviation d’observation en particulier. »

Pour appuyer son propos, le commandant Tronyo donne en exemple la journée du 5 juin. « J’avais, ce jour-là, deux missions à faire exécuter, l’une au profit de la division anglaise entre Abbeville et la mer, l’autre une mission photo du cours de la Somme, entre Abbeville et Amiens. Les départs étaient prévus vers midi. J’apprends qu’une protection de chasse doit ratisser la région entre 14 et 16 heures. Je retarde les départs en conséquence. Non seulement il n’y a pas eu de protection ce jour-là, mais mes deux avions sont tombés sur des formations massives de chasse adverse. »

Un avion de Tours à son nom

Paul Colin, réserviste, abattu en juin 40.
Paul Colin.
(Photo Jean Rideau via Jean-Marc Rideau)

Les deux Potez 63-11 sont abattus (588 et 592). Sur les six que les GAO ont mis en l’air ce jour-là, un seul est rentré. Le GAO 509 perd ainsi la moitié de ses Potez et la moitié des équipages qui avaient participé aux missions de guerre, la septième pour l’équipage du sous-lieutenant Giron, la sixième pour celui du sous-lieutenant Paul Colin.

Paul Colin était réserviste. Il avait été moniteur à l’Aéro-Club de Touraine comme trois autres pilotes du GAO : le sergent-chef Jean Anthonioz qui avait été moniteur de vol à voile de la section d’aviation populaire, le sergent Jean Rideau et l’aspirant Marcel Lévy.

Paul Colin avait participé au tour de France des avions de tourisme en …, avec Robert Dangoise. Il travaillait, comme Jean Anthonioz, aux Docks de France. Un Morane-Saulnier 315 a porté son nom en octobre 1946. Le Potez 63-11 de Paul Colin a été abattu par la chasse, vers 15h, au lieu dit Bois de la Croix Parrière près de la commune de Campneuseville (Seine-Maritime) à environ 12 km au nord-ouest d’Aumale. Trois missions auront encore lieu. Avant la descente vers le Sud: Fontenay-le-Comte le 15 juin, Cazaux le 19, Saint-Laurent-la-Salanque le 20 et Alger le 22.

Le GAO a réalisé près d’une trentaine de missions, avec seulement quatre Potez 63-11 et quatre équipages. Il a perdu dix de ses membres, dont sept au combat.

Didier Lecoq

Les avions du GAO 509

Breguet 270 : 14, 41, 45, 52, 56, 120, 125 (à Istres le 20 juillet 1940), 127 (à Aulnat le 20 juillet 1940), 130 (à Aulnat le 20 juillet 1940) .

Potez 63.11 : 303 (replié à Alger le 22 juin 1940), 345 (reversé au GAO 1/520), 580 (reversé au GRI/36), 588 (abattu le 5 juin 1940), 590 (perdu par accident), 592 (abattu le 5 juin 1940) , 596 (replié à Alger le 22 juin 1940).

Les survivants du GAO 509 en Afrique du Nord.
Arrivée à Alger. De gauche à droite : Demesmay, Corneille,Mutz, Berthet, O’Kelly.
(Photo famille Berthet via Matthieu Comas)

Notes

(1) Une note du général Houdemon, inspecteur général des forces aériennes, datée 27 juin 1938 qui se trouve au SHDA indique que le GAR 512 doit rejoindre Poitiers où doit être construite une importante base aérienne, qui n’a jamais vu le jour).

(2) 3e division d’infanterie nord-africaine.

(3) Le capitaine Paul Chocheprat a trouvé a mort le 5 juin aux commandes du Breguet 693 n°86. Il appartenait au GBI/51, commandant de la 2e escadrille. Un Stampe de l’Aéro-Club de Touraine a porté son nom, mal orthographié.

(4) Gabriel Cholet était mécanicien à Air Touraine. Brevet de tourisme n°76756 du 3 juin 1937. Brevet militaire n°26939 le 1er mars 1939 à Istres.

(5) Le centre est commandé par le capitaine Duboscq ; le carnet de vol de Crétenier porte le tampon du GAO 543.

Merci à Jean-Marc Rideau, fils de Jean Rideau ; au professeur Philippe Anthonioz, fils de Jean Anthonioz ; à Karine Rousseaux, petite-fille de Berthet pour leurs documents. Merci à Matthieu Comas et Vincent Lemaire.

Ils en parlent

Le portrait de Marcel Demesmay sur Aéroplane de Touraine

Le GAO 509 sur le site d’Henri Guyot, tradition-air.fr

Le GAO 509 sur Passionair Lire

A propos Didier Lecoq 21 Articles
Journaliste à la Nouvelle République, à Tours. Secrétaire général de la rédaction.

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