Le Tour de France du “ Tourbillon ”

Le premier avion acheté par l’Aéro-Club de Touraine (Union) a participé au tour de France 1932. Immatriculé F-ALRE, il avait été baptisé le “ Tourbillon ”.

Le Caudron 270 F-ALRE avec, de gauche à droite : Colin, Souvent, Dangoise, Anthonioz et Bodin. (@ Aéro-Club de Touraine)

Battu d’une courte tête. Dans la lutte que se livrent les aéro-clubs d’Indre-et-Loire (1) en 1931, l’Aéro-Club de Touraine a été devancé par son rival, les Ailes de Touraine. En juin, en même temps qu’ils lui choisissaient un nom, les membres des Ailes passaient commande d’un Potez 36 (F-ALFZ) arrivé le 7 juillet, baptisé le 13. Un club devenait propriétaire. Une première en Touraine.

Le club du docteur Métadier se devait d’y répondre. L’Aéro-Club de Touraine (Union) (2) achetait en octobre un Caudron C-270 Luciole immatriculé F-ALRE (3).

Roland Coty pour parrain

Le Luciole était baptisé le dimanche 31 janvier 1932, sur le terrain de Parçay-Meslay, répondant désormais au nom de « Tourbillon ». Pour briser la bouteille de champagne, l’Aéro-Club avait choisi l’épouse de son chef-pilote, Mme Dangoise, et Roland Coty qui avait hérité de son père l’amour de l’aviation (4).

Les deux clubs se livraient une terrible concurrence en cette année 1932, multipliant les meetings ou les conférences. L’Aéro-Club de Touraine décidait de jouer une carte nouvelle, celle de la propagande, en inscrivant son « Tourbillon » au Tour de France des avions de tourisme.

Le vendredi 3 juin, ils étaient nombreux à se presser sur le terrain de Tours, voir Dangoise et Colin qui partaient rejoindre la ligne de départ, à Orly. Avec pour tout bagage, une valise : « Il y a dedans un tas de bibelots nécessaires à un aviateur, déclarait Dangoise aux journalistes. Des brosses à dents, deux flacons d’eau de Cologne, une paire de chaussettes… »

Un départ marqué par le mauvais temps
Photo souvenir pour deux enfants. Dangoise est au poste de pilotage.
(@ Aéro-Club de Touraine)

Cinquante-cinq avions étaient au départ, le samedi 4 juin. Le peloton du Tour pouvait se résumer à trois groupes. D’abord, les sprinters. Il s’agissait d’une dizaine de Farman 200 ou 230. Le gros du peloton était constitué de Caudron C-230 (et ses dérivés), de Caudron C-270 Luciole et de Potez 36, ces derniers moins rapides que les Caudron. Le « Tourbillon » portait le numéro 25. Il n’était pas question pour lui de gagner. Il s’agissait d’abord d’arriver.
Première étape et premières angoisses. Le mauvais temps qui avait retardé le départ de Tours vers Orly, avait décidé d’accompagner les concurrents vers Berck. Au point, pour Dangoise, d’en finir avec cette première étape en rase-mottes.

Pour les deux aviateurs tourangeaux, le Tour de France aurait pu se terminer le lendemain. Le dimanche 5, l’épreuve les emmenait de Berck à Luxeuil. Jusqu’à Reims, pas de problèmes. Ils faisaient escale à Douai, et Saint-Quentin. Après un repas au champagne à Reims, ils repartaient vers l’est.

De la casse pour le “Tourbillon”

« Peu après Nancy, éclatait un orage terrible : aussi nous sommes-nous posés sur un des rares terrains que nous trouvons, un petit champ d’avoine en la circonstance », a expliqué Dangoise. Ils étaient à Thaon. Arrêt au coin d’un feu le temps de se sécher un peu. « Au bout d’une heure, nous décidons de repartir […] Le moteur une fois en marche, je tente le décollage, mais les roues enfoncent dans le sol détrempé et l’avion n’arrive pas à prendre assez de vitesse, si bien que nous nous trouvons à la limite du champ qui mesurait une centaine de mètres sans avoir pu décoller. »

Mais au bout de ce champ, se trouvait un marécage. L’avion capotait. Pour Dangoise et Colin, plus de peur que de mal. Des égratignures. Pour l’avion, c’était plus grave. Après avoir remis celui-ci sur ses roues et replié les ailes, les deux Tourangeaux regagnaient l’Aéro-Club d’Épinal, tout proche. « A 1h du matin – nous étions donc le lundi 6 –, nous adressons un message à Caudron qui, à 9 heures, nous répond qu’il envoie aussitôt un monteur avec les pièces de rechange nécessaires (hélice, mâts de cabane, etc.). A 11 h du soir, le mécanicien de Caudron arrive et se met au travail. » La réparation prenait une partie de la nuit et de la matinée du mardi 7 juin.

Le Tourbillon en 1934 à Parçay. Simonin à la béquille et Legros qui pousse l’aile.
(@ Jean Rideau via Jean-Michel rideau)
Un Tour de France en passant par la Suisse

A midi, Dangoise et Colin pouvaient reprendre le chemin de Luxeuil, tout proche. Coup de chance, tout le lundi, le mauvais temps avait bloqué les autres concurrents dans cette ville. Ils n’étaient partis que le matin-même, à 9 heures. Marcel Haegelen (5), commissaire de l’épreuve, avait donné jusqu’à 13 h aux Tourangeaux pour atteindre Luxeuil avant d’être éliminés. Nos deux Tourangeaux arrivaient avant l’heure, ravitaillaient l’avion mais pas leur estomac et se lançaient à la poursuite des autres concurrents. Destination : Pontarlier.

Mais le mauvais temps faisait encore des siennes. « Alors qu’il faut survoler des sommets de 1.000 à 1.200 mètres, le plafond baisse de plus en plus ; nous rentrons dans les nuages pour éviter la cime des sapins si bien que, malgré notre compas, mais très fatigués, nous nous perdons. » Dangoise et Colin décidaient de se poser sur le premier terrain venu. « Nous atterrissons mais aussitôt arrêté j’aperçois, sur le pavillon de l’aérodrome, cette inscription : La Chaux-de-Fonds ! Nous étions en Suisse ! »

Ravitaillés, il reprenaient leur course-poursuite : Pontarlier puis Lyon. Dans la vallée du Rhône, le vent s’en mêlait. Deux autres arrêts étaient supprimés à cause du mistral. Dangoise et Colin délaissaient donc Montélimar et Avignon pour tenter d’atteindre Cannes avant la nuit, toujours à la poursuite des autres concurrents. Mais le mistral, vraiment trop fort, les stoppait sur l’hippodrome de Cavaillon.

Un Luciole dans le vent

« Nous évitons une ligne télégraphique, un fossé et nous nous posons bien face au vent, dans la largeur du terrain, n’ayant pas roulé dix mètres ! Aussitôt, il nous faut sauter de l’appareil et nous cramponner après les ailes, le mistral risquant de le retourner. »

Aidés par des spectateurs, ils mettaient leur avion à l’abri, derrière les tribunes. C’est là, sans doute, qu’ils apprenaient le décès de quatre aviateurs qui accompagnaient le Tour de France, sur l’aérodrome du Pujaut, entre Avignon et Nîmes : un pilote (Parent, pilote de la maison Potez), deux commissaires (Cailleux et Boulat) et un journaliste (Joseph Lévitan). La course-poursuite se terminait le jeudi 8 juin.

Le « Tourbillon » de l’AéCT profitait de la journée de repos pour rallier Cannes et rejoindre les 51 avions arrivés la veille. Dangoise et Colin avaient gagné le droit de continuer. « Un excellent déjeuner offert par la municipalité au Palm Beach et nous avons oublié nos malheurs et nos fatigues. »A près le déjeuner, départ pour Montpellier… plus précisément le casino de Palavas-les-Flots. C’était également cela le Tour de France. La suite était moins pénible : Montpellier – Biarritz le 9 juin ; Biarritz – La Baule le 10 ; La Baule – Deauville le 11. Et enfin, le 12 juin, Deauville – Buc (en région parisienne) avec encore du mauvais temps et notamment des averses.

Détruit en juin 1935

Cette même année, le Caudron participait à d’autres rallyes. Pour celui des Grands Vins de Bordeaux, Dangoise choisissait un passager sans doute mieux « entraîné » : le vice-président du club, M. Deslis (6). Au programme, à la carte devrait-on dire, banquet au Grand Hôtel de Bordeaux avec lancers de cinq messages lestés sur des cibles connues au moment du départ : Château Margaux, Pauillac, Château Laffitte, Lesparre et Château Yquem. Peu importe le classement, l’essentiel était de participer.

Après un tel régime, on comprend que le « Tourbillon » ait eu besoin d’une cure à Vichy avec le rallye d’Auvergne, en septembre. Le même mois, Dangoise l’utilisait pour aller au 3e congrès national aérien, à Marseille. Mais l’année suivante, ce n’était pas avec cet avion que Dangoise repartait pour un Tour. Il l’effectuait avec Marcel Lévy, récent breveté du club, sur le Potez 36 de ce dernier, immatriculé F-ALOD (7).

Selon le registre des matricules, le « Tourbillon » aurait été endommagé en juin 1935. Une information plausible car on ne l’a plus vu dans des meetings après cette date. Ni dans le registre des immatriculations. Pas d’avantage à la section d’aviation populaire d’Air Touraine où, en revanche, le Caudron 230 F-ALFD était bien présent. Il survécut à la guerre et devint le « Rescapé ».

Didier Lecoq

Notes

(1) Voir l’article consacré aux Ailes de Touraine Lire

(2) Né de la fusion programmée de l’Aéro-Club de Touraine et de l’Aviation-Club de Touraine, il redeviendra Aviation-Club après son procès perdu face aux dissidents de l’Aéro-Club de Touraine (version 1908).

(3) Enregistré sous le n°6572.10.

(4) Roland Coty, fils du parfumeur, possédait un Moth Morane. En 1932, il a offert un Hanriot 32, surnommé Mickey, à l’Aéro-Club. Le parrain était le général Denain.

(5) L’as de la Première Guerre, vainqueur de la coupe Michelin en 1932, devait sauter en parachute en août de la même année, à Auzouer-en-Touraine, victime d’une panne d’essence.

(6) Paul Colin a trouvé la mort en juin 1940, aux commandes d’un Potez 63-11 du GAO 509. Après la guerre, un avion de l’aéro-club portera son nom. Sur le GAO 509

(6) Il ne semble pas que l’amitié entre Dangoise et Lévy (capitaine Claude dans la Résistance, déporté) ait résisté aux dissensions de la guerre.

A propos Didier Lecoq 79 Articles
Journaliste honoraire. Secrétaire général de la rédaction à la Nouvelle République, à Tours, jusqu'en 2020.

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